Cachez ce journal que je ne saurais voir

L’arrondissement de Newham est l’un des arrondissements de Londres les plus variés sur le plan ethnique. On y parle environ 150 langues différentes et de très nombreux résidents n’ont l’anglais que comme langue seconde.

Depuis des années, les bibliothèques publiques y proposent des journaux dans plusieurs douzaines de langues! Apparemment, cette diversité ne plaisait pas à tous puisque les responsables ont récemment décidé de retirer des bibliothèques tous les journaux qui n’étaient pas en langue anglaise… Motifs? Le fait de ne pas maîtriser suffisamment bien l’anglais est un handicap dans la recherche d’un emploi et les journaux en langues étrangères ne favorisent pas l’intégration et la cohésion de la communauté. Le maire Robin Wales (Labour) considère même que retirer les journaux « encourageraient les gens à parler et à apprendre l’anglais ». Évidemment, le fait de supprimer autant de souscriptions pour des titres en urdu, hindi ou encore bengali permettra de réduire les dépenses, ce qui n’est peut-être pas mal vu à une époque où de nombreuses bibliothèques publiques britanniques se retrouvent menacées (subsides en baisse, mauvaise gestion, etc.). On peut au moins espérer que l’argent ainsi épargné pourra être réinvesti dans des projets visant à améliorer la maîtrise de l’anglais des allophones.

Autre pays, même volonté chez certains. À Steenokkerzeel, une commune du Brabant flamand, certains élus locaux se sont offusqués de voir la bibliothèque locale proposer des journaux en français.

Le conseiller indépendant Ronald Verslyppe y voit une forme de facilités déguisée (verdoken vorm van faciliteiten). Il ne comprend pas que des journaux belges francophones qui ont une ligne éditoriale anti-flamande (die anti-Vlaams gericht zijn) puissent être considérés comme éducatifs dans une commune flamande rurale comme Steenokkerzeel. L’élu Kurt Ryon (Klaver-N-VA) lui emboite le pas et précise qu’il préférerait que l’argent dépensé pour les journaux francophones soit plutôt consacré à des livres néerlandophones et francophones qui aient un intérêt éducatif pour les étudiants. Il ajoute que les lecteurs qui veulent vraiment lire un journal francophone peuvent le faire sur internet. Pour lui, il s’agit d’une dépense inutile (zinloze uitgave) et cela ne favorise pas l’intégration. Karel Goderis (Vlaams Belang) ajoute quant à lui qu’il ne voit aucun problème à ce que la bibliothèque propose des journaux internationaux (francophones) de qualité [sic].

L’échevin de la culture Erwin Verhaeren (CD&V) ne comprend pas cette agitation et considère que le choix des journaux proposés à la bibliothèque est de la responsabilité du bibliothécaire. L’échevin se bat contre la pensée unidimensionnelle. À ses yeux, le plurilinguisme reste un atout pour les Flamands, et non un désavantage ni une honte.

Réduction des dépenses (inutiles) et volonté d’intégration. Que ne ferait-on pas avec d’aussi nobles sentiments? Arguments passe-partout et éculés. Dans le cas anglais comme dans le cas flamand, la position des bibliothécaires n’est pas évidente. Si ceux-ci souhaitent coller au mieux aux besoins et attentes de leurs lecteurs, et si l’on part du principe que les journaux « étrangers » mis en cause avaient bien un lectorat justifiant leur acquisition par les bibliothèques, ils sont souvent mal armés pour faire face à des pressions politiques comme celles-là. La position de l’échevin CD&V est, elle, courageuse, une attitude trop peu mise à l’honneur du côté francophone… Après avoir mis de côté les journaux en langue étrangère, quelle est la prochaine étape?

Dans la série « moins de français, plus de néerlandais », on n’oubliera pas qu’il y a presque dix ans, en 2002, la Région flamande a mis en application un nouveau décret relatif aux bibliothèques. Celui-ci n’était pas sans un impact particulier dans les communes à facilités: subsides contre quota linguistique à respecter (75% de livres néerlandophones contre 25% de livres dans d’autres langues, dont le français). Sur les six communes à facilités de la Région bruxelloise, seule la commune de Wemmel a accepté le deal, du moins officiellement, car dans la réalité, des livres francophones sont dissimulés dans les remises, invisibles au public, mais accessibles sur demande. L’objectif est bien de donner l’impression de respecter le quota officiel… Pour la commune flamande de Wemmel, avec 70% de francophones et 30% de néerlandophones, un quota linguistique inverse me laisse pour le moins dubitatif… À Linkebeek par contre, la commune a décidé de maintenir un équilibre 50% de livres francophone, 50% de livres néerlandophones:

Sources:

Cartographie des bibliothèques menacées au Royaume-Uni

Il y a quelques mois, les annonces de fermeture de bibliothèques anglaises, principalement pour des raisons financières, ont fait beaucoup de bruit. Véritable déferlante d’articles, interviews, billets, tweets… Depuis le 23 octobre 2010, le site Public Libraries News référence toutes les actualités et articles de presse anglais liés à la fermeture de bibliothèques, aux coupes budgétaires, à la diminution du personnel, etc., un travail impressionnant de la part de Ian Anstice, bibliothécaire dans le North West England.

Ainsi, ce 18 janvier 2011, ce ne sont pas moins de 395 bibliothèques qui sont menacées ou qui ont récemment été fermées, sans compter 45 bibliobus. Et comme une image vaut mieux qu’un long discours, Ian a eu l’excellente idée de marquer ces bibliothèques sur Google Maps.