Bibliothèques d’enfer(s) : interdits, contraintes et libertés en bibliothèque

La bibliothèque, espace de formation et de culture, est aussi un lieu où circulent un certain nombre d’interdits : censure, usages prohibés, restriction de certains accès. Aussi, les élèves conservateurs promus DCB 21 avaient-ils décidé d’organiser ce 31 mai 2012 une journée thématique consacrée aux interdits, contraintes et libertés en bibliothèque : Bibliothèques d’enfer(s) : interdits, contraintes et libertés en bibliothèque. L’objet de cette journée était de permettre aux participants de s’interroger sur leurs pratiques afin de mieux cerner la frontière, à la fois floue et fragile, entre interdits et limites et de déterminer en quoi la bibliothèque peut aujourd’hui être un espace de contraintes ou de libertés.

Cas vécus de censure dans les bibliothèques américaines

La liberté d’expression est un des chevaux de bataille des bibliothèques américaines. Une nouvelle publication de l’ALA en atteste : l’ouvrage True Stories of Censorship Battles in America’s Libraries rassemble une trentaine de cas vécus face à la censure, que celle-ci soit due à des lecteurs, des groupes de pression ou des bibliothécaires eux-mêmes. Parmi les textes, on retrouvera l’expérience de Matt Nojonen sur les soucis rencontrés à la bibliothèque publique de Palastaka (voir les billets « Rififi à Pataskala » et « Rififi à Pataskala (II) »).

Il est peu de situations aussi stressantes que les problèmes en lien avec la présence en rayon de livres controversés par les usagers ou la hiérarchie. Aussi, les expériences relatées de cet ouvrage ne pourront-ils sans doute qu’aider tout bibliothécaire, englué dans pareil conflit, à se sentir moins seul.

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Table of Contents

Foreword, by Ellen Hopkins
Introduction

Part I: Sometimes We’re Our Own Worst Enemy: When Library Employees Are Censors
Chapter 1    Where There Once Was None (Lucy Bellamy)
Chapter 2    Well-Intentioned Censorship Is Still Censorship: The Challenge of Public Library Employees (Ron Critchfield and David M. Powell)
Chapter 3    If I Don’t Buy It, They Won’t Come (Peggy Kaney)
Chapter 4    Mixed-Up Ethics (Susan Patron)

Part II: How Dare You Recommend This Book to a Child: Reading Levels and Sophisticated Topics
Chapter 5    Clue-less in Portland (Natasha Forrester)
Chapter 6    Vixens, Banditos, and Finding Common Ground (Alisa C. Gonzalez)
Chapter 7    Long Live the King (Novels)! (Angela Paul)
Chapter 8    Parent Concern about Classroom Usage Spills Over into School Library (Laurie Treat)
Chapter 9    The Princess Librarian: An Allegory (Sherry York)
Chapter 10    The Complexity and Challenges of Censorship in Public Schools: Overstepping Boundaries, Cultivating Compassionate Conversations (Marie-Elise Wheatwind)

Part III: Not Only Boy Scouts Should Be Prepared: Building Strong Policies
Chapter 11    I Owe It All to Madonna (Lisë Chlebanowski)
Chapter 12    The Battle to Include (Gretchen Gould)
Chapter 13    Pornography and Erotica in an Academic Library (Michelle Martinez)
Chapter 14    Reasonable Accommodation: Why Our Library Created Voluntary Kids Cards (Matt Nojonen)

Part IV: When the Tribe Has Spoken: Working with Native American Collections
Chapter 15    Cultural Sensitivity or Censorship? (Susanne Caro)
Chapter 16    Developing the Public Library’s Genealogy Euchee/Yuchi Collection (Cathlene Myers Mattix)

Part V: Conversation + Confrontation + Controversy = Combustion: Vocal Organization and Publicly Debated Challenges
Chapter 17    32 Pages, 26 Sentences, 603 Words, and $500,000 Later: When School Boards Have Their Way (Lauren Christos)
Chapter 18    The Respect of Fear (Amy Crump)
Chapter 19    Sweet Movie (Sydne Dean)
Chapter 20    Censorship Avoided: Student Activism in a Texas School District (Robert Farrell)
Chapter 21    I Read It in the Paper (Hollis Helmeci)
Chapter 22    Uncle Bobby’s Wedding (James LaRue)
Chapter 23    A Community Divided (Kristin Pekoll)
Chapter 24    The Author Visit That Should Have Been (Karin Perry)
Chapter 25    One of Those Not So Hideous Stories of a Book Challenge (Kathryn Prestidge)

Part VI: Crime and Punishment: When Library Patrons Have Committed a Crime
Chapter 26    A Serial Killer Visits the Library (Paul Hawkins)
Chapter 27    Books, Bars, and Behavior: Censorship in Correctional Libraries (Erica MacCreaigh)

Part VII: Perhaps It Is Possible to Judge a Book by Its Cover: Displays
Chapter 28    The Ghost of Halloween Past (Kathy Barco)
Chapter 29    The Neophyte in the New Age (Rosemary J. Kilbridge)
Chapter 30    Gay Books Display Brings Out High School Faculty Prejudice (Nadean Meyer)
Chapter 31    Censorship Looms Over the Rainbow (Cindy Simerlink)

Un exemple du 13e siècle

Toute bibliothèque n’est-elle pas un jour confrontée à devoir gérer des ouvrages contestés ? Tantôt en raison de la langue, du style (L’Attrape-cœur de J. D. Salinger, Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain…), tantôt en raison de son contenu quelque peu « hérétique » (De l’évolution des espèces de Charles Darwin, L’Atlas de la création de Harun Yahya). Encore que pour ce dernier exemple, on ne s’en plaindra nullement, l’argumentaire créationniste fallacieux allant jusqu’à donner la nausée…

Mais que faisons-nous dans les bibliothèques scientifiques des ouvrages contestés, de ces ouvrages qui sentent le souffre? En rayon comme les autres? En réserve? Uniquement accessibles si l’on montre patte blanche ou que l’on est une bonne connaissance du conservateur? Référencés dans le catalogue? Ou non? Au pilon à la première plainte? Personnellement, il m’a déjà été donné de voir tous ces cas de figure…

Un bel exemple du sort à réserver aux ouvrages contestés nous est donné par un auteur anonyme du 13e siècle :

En ce qui concerne les livres nigromantiques, sous réserve d’une meilleure option, il semble qu’ils doivent être conservés plutôt que détruits. En effet, le temps est peut-être déjà proche, où pour certaines raisons que je tais sur l’heure, il sera utile à tout le moins de les examiner, mais que ceux qui les examinent se gardent néanmoins d’en faire usage.

Anonyme, Speculum astronomicae (milieu du 13e siècle)

Cette citation est issue du joli petit livre de Nicolas Weill-Parot : « La Magie des grimoires : petite flânerie dans le secret des bibliothèques ». Transboréal, 2009 (collection « Petite philosophie du voyage »).

Cela ne vaut bien sûr pas l’initiative Libre de lire ni la Semaine de la liberté d’expression, mais c’est mieux que rien… Surtout pour cette époque!  Qui a osé dire que le Moyen Âge était une période d’obscurantisme?

Héroïsme vs mise au pilon

Il me semblait avoir quelque peu exagéré dans mon dernier billet de la rubrique « étude de cas ». J’y abordais la conservation partagée et la stratégie mise en place par le conservateur Arsène Burma (personnage fictif !) afin d’augmenter le poids et l’importance du fonds d’architecture, et ce en termes de quantité de documents ainsi que d’emprunts. Je trouvais avoir quand même bien chargé la barque du conservateur rendant ainsi le personnage tellement caractéristique qu’invraisemblable… En fait, j’étais loin d’imaginer que les faux prêts réalisés par mon Arsène Burma pour rendre plus importantes et pertinentes certaines collections de périodiques avaient un écho dans la vie réelle:

Dans les années 1990, conscients que leurs majestueux immeubles anciens ne pouvaient plus contenir le flot des documents imprimés, les directeurs de plusieurs grandes bibliothèques décidèrent d’édifier de nouveaux lieux où loger leurs vastes collections. À Paris et à Londres, à Buenos Aires et à San Francisco (notamment), des plans furent établis et les travaux commencèrent. Malheureusement, dans plusieurs cas la conception des nouvelles bibliothèques se révéla peu adaptée à la conservation des livres. Pour compenser l’insuffisance du projet de la nouvelle bibliothèque de San Francisco, dont les architectes n’aient pas prévu assez d’espace de rangement, les administrateurs retirèrent du fonds de la bibliothèque des centaines de milliers de livres qu’ils envoyèrent dans un site d’enfouissement. Les livres à détruire étant sélectionnés en fonction du temps écoulé depuis la dernière fois qu’on les avait empruntés, afin d’en sauver le plus possible, des bibliothécaires héroïques s’introduisirent nuitamment dans les réserves et marquèrent au tampon sur les volumes menacés de fausses dates de retrait.

Alberto Manguel, La Bibliothèque, la nuit. Actes Sud, 2009 (Babel 937), p. 81-82.

Première surprise, le comportement d’Arsène Burma n’est pas si exceptionnel, si farfelu que cela. Mais trois autres éléments m’interpellent dans cette citation :

Primo, j’ai peine à imaginer que des architectes et des responsables de bibliothèque aient pu à ce point se fourvoyer sur les dimensions nécessaires du nouvel édifice. Des « centaines de milliers de livres » sur le carreau ? Naïvement peut-être, j’aurais plutôt tendance à pencher pour la volonté des responsables de construire des bâtiments probablement mieux adaptés aux besoins et rôles des bibliothèques contemporaines, la qualité primant sur la quantité, quitte à mettre au pilon un nombre très important d’ouvrages peu usités, dépassés, de doubles, en mauvais état, etc. Mais je peux me tromper. Si quelqu’un dispose d’informations complémentaires, je suis bien sûr preneur !

Secundo, il faut savoir que la source d’Alberto Manguel est la lettre que l’auteur Nicholson Baker envoya au New Yorker et qui paru en octobre 1996: « The Author vs. the Library » (The New Yorker, 14 octobre 1996). On y apprend (page 51) que la San Franciso Public Library:

« has, by a conservative estimate, sent more than two hundred thousand books to landfills » […].

Entre les « centaines de milliers de livres » de Manguel (ou de sa traductrice) et les « more than two hundred thousand books » de Baker, il y a une nette différence sémantique.

Tertio, je trouve le qualificatif « héroïque » pour décrire le comportement des bibliothécaires tout à fait inapproprié. En quoi cela est-il héroïque ? On ne décrit pas un autodafé nazi à ce que je sache.

Nicholson Baker n’est pas un inconnu en matière de critique de gestion de bibliothèques. C’est notamment lui qui s’indigna que de grandes bibliothèques américaines, dont la Bibliothèque du Congrès, avaient décidé de remplacer par des microfilms de très larges parties de leurs collections de journaux du 19e siècle et de jeter leurs originaux. Baker explique tout cela dans l’ouvrage polémique Double Fold: Libraries and the Assault on Paper (Random House, New York, 2001). Personnellement, je ne vois absolument rien infamant. Ce sont certainement des kilomètres de stockage qui ont pu être récupérés et des tonnes qu’il n’a plus fallu devoir manutentionner ni préserver de la consultation parfois maladroite des lecteurs, des ravages du temps et autres nuisibles, parasites animaliers et fongiques… Pour mieux comprendre Baker, je crois que je m’offrirai un jour prochain la lecture de cet ouvrage.

Là où le bât blesse, ce qui dérange surtout Alberto Mangel et Nicholson Baker, ou encore des auteurs comme Lucien X. Polastron ou Jean Marie Goulemot, c’est que le papier a été mis au bac ! Moi, j’aime beaucoup Alberto Manguel. Comme Polastron et Goulemot, il écrit magnifiquement bien et a une connaissance encyclopédique de ce sur quoi il écrit. Mais je souhaiterais vraiment qu’un jour ces amoureux du papier retombent les pieds sur terre et comprennent qu’on ne peut administrer des bibliothèques publiques ou académiques comme des bibliothèques privées, que la conservation (du papier) pour la conservation n’est pas une fin en soi, que les missions et besoins des bibliothèques ont radicalement changé ces trente dernières années, que la conservation sur le support d’origine est parfois un défi au bon sens, voire impossible.

Ceci dit, heureusement que la technologie évolue et que le support idéal vient d’être mis au point 😉