Livres voués au gémonies pour bibliothèques underground

Début 2012, le Tucson Unified School District (TUSD), un important district scolaire en Arizona, fit la une de l’actualité en écartant des cours et bibliothèques scolaires des ouvrages que les autorités estimaient encourager la chute du gouvernement américain, inciter le chauvinisme ethnique ou encore oser avancer que les Hispano-américains seraient oppressés (sic!), et ce en vertu de la loi HB 2281 A.R.S. §15–112. Les livres jugés comme inappropriés (et par conséquent illégaux) étaient tout simplement retirés des listes de lectures, des cours et des bibliothèques scolaires, parfois même durant les cours ! Parmi les ouvrages concernés, rien de moins que Pedagogy of the Oppressed du philosophe et pédagogue brésilien Paulo Freire, La Tempête de William Shakespeare ou encore le collectif Rethinking Columbus : The Next 500 Years qui permet aux enseignants de revoir et repenser avec leurs élèves la façon dont l’Amérique a été « découverte ».

Adriana McCleer, une bibliothécaire et doctorante de l’University of Wisconsin-Milwaukee, a eu l’idée géniale de constituer une nouvelle bibliothèque. Mais pas de n’importe quel type. Une bibliothèque underground, qui se composerait justement des livres interdits dans les écoles de Tucson !

Dans le même ordre d’idée, plusieurs dissidents cubains ont eu une initiative analogue il y a quelques années. Afin de contrer le circuit officiel et monopolistique de l’édition et de la distribution sur l’île, ils ont décidé de mettre en place des bibliothèques privées. Celles-ci sont constituées de dons, souvent originaires de l’étranger, et hébergées dans leurs propres maisons. La célèbre bloggeuse Yoani Sánchez fait partie de ces bibliothécaires outsider.

Enfin, n’oublions pas non plus cette élève américaine d’une école catholique qui, il y a quelques années, suite à l’interdiction de lecture de plusieurs livres dans son école, a décidé de mettre en place une bibliothèque secrète dans son casier, au sein même de l’école. Parmi les ouvrages interdits dans l’établissement, rien de moins que Les Contes de Cantorbéry, Candide, Le Parrain, La Ferme des animaux, Entretien avec un vampire, Le Portait de Dorian Gray, Sa Majesté des Mouches, Les Contes de Grimm, Vol au-dessus d’un nid de coucou, L’Attrape-coeurs… Succès garanti de cette bibliothèque underground auprès des condisciples !

Des initiatives sympas et stimulantes pour aborder la prochaine Banned Books Week (30 septembre-6 octobre 2012)… (Même si, je le répète, je n’aime pas l’expression « banned books » dans ce cas de figure. 🙂 )

Sources :

Cas vécus de censure dans les bibliothèques américaines

La liberté d’expression est un des chevaux de bataille des bibliothèques américaines. Une nouvelle publication de l’ALA en atteste : l’ouvrage True Stories of Censorship Battles in America’s Libraries rassemble une trentaine de cas vécus face à la censure, que celle-ci soit due à des lecteurs, des groupes de pression ou des bibliothécaires eux-mêmes. Parmi les textes, on retrouvera l’expérience de Matt Nojonen sur les soucis rencontrés à la bibliothèque publique de Palastaka (voir les billets « Rififi à Pataskala » et « Rififi à Pataskala (II) »).

Il est peu de situations aussi stressantes que les problèmes en lien avec la présence en rayon de livres controversés par les usagers ou la hiérarchie. Aussi, les expériences relatées de cet ouvrage ne pourront-ils sans doute qu’aider tout bibliothécaire, englué dans pareil conflit, à se sentir moins seul.

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Table of Contents

Foreword, by Ellen Hopkins
Introduction

Part I: Sometimes We’re Our Own Worst Enemy: When Library Employees Are Censors
Chapter 1    Where There Once Was None (Lucy Bellamy)
Chapter 2    Well-Intentioned Censorship Is Still Censorship: The Challenge of Public Library Employees (Ron Critchfield and David M. Powell)
Chapter 3    If I Don’t Buy It, They Won’t Come (Peggy Kaney)
Chapter 4    Mixed-Up Ethics (Susan Patron)

Part II: How Dare You Recommend This Book to a Child: Reading Levels and Sophisticated Topics
Chapter 5    Clue-less in Portland (Natasha Forrester)
Chapter 6    Vixens, Banditos, and Finding Common Ground (Alisa C. Gonzalez)
Chapter 7    Long Live the King (Novels)! (Angela Paul)
Chapter 8    Parent Concern about Classroom Usage Spills Over into School Library (Laurie Treat)
Chapter 9    The Princess Librarian: An Allegory (Sherry York)
Chapter 10    The Complexity and Challenges of Censorship in Public Schools: Overstepping Boundaries, Cultivating Compassionate Conversations (Marie-Elise Wheatwind)

Part III: Not Only Boy Scouts Should Be Prepared: Building Strong Policies
Chapter 11    I Owe It All to Madonna (Lisë Chlebanowski)
Chapter 12    The Battle to Include (Gretchen Gould)
Chapter 13    Pornography and Erotica in an Academic Library (Michelle Martinez)
Chapter 14    Reasonable Accommodation: Why Our Library Created Voluntary Kids Cards (Matt Nojonen)

Part IV: When the Tribe Has Spoken: Working with Native American Collections
Chapter 15    Cultural Sensitivity or Censorship? (Susanne Caro)
Chapter 16    Developing the Public Library’s Genealogy Euchee/Yuchi Collection (Cathlene Myers Mattix)

Part V: Conversation + Confrontation + Controversy = Combustion: Vocal Organization and Publicly Debated Challenges
Chapter 17    32 Pages, 26 Sentences, 603 Words, and $500,000 Later: When School Boards Have Their Way (Lauren Christos)
Chapter 18    The Respect of Fear (Amy Crump)
Chapter 19    Sweet Movie (Sydne Dean)
Chapter 20    Censorship Avoided: Student Activism in a Texas School District (Robert Farrell)
Chapter 21    I Read It in the Paper (Hollis Helmeci)
Chapter 22    Uncle Bobby’s Wedding (James LaRue)
Chapter 23    A Community Divided (Kristin Pekoll)
Chapter 24    The Author Visit That Should Have Been (Karin Perry)
Chapter 25    One of Those Not So Hideous Stories of a Book Challenge (Kathryn Prestidge)

Part VI: Crime and Punishment: When Library Patrons Have Committed a Crime
Chapter 26    A Serial Killer Visits the Library (Paul Hawkins)
Chapter 27    Books, Bars, and Behavior: Censorship in Correctional Libraries (Erica MacCreaigh)

Part VII: Perhaps It Is Possible to Judge a Book by Its Cover: Displays
Chapter 28    The Ghost of Halloween Past (Kathy Barco)
Chapter 29    The Neophyte in the New Age (Rosemary J. Kilbridge)
Chapter 30    Gay Books Display Brings Out High School Faculty Prejudice (Nadean Meyer)
Chapter 31    Censorship Looms Over the Rainbow (Cindy Simerlink)

Ce livre est interdit? Ok, on le distribue gratis alors…

Fin juillet 2011, le conseil du lycée Republic (Missouri ) a décidé, par 4 voix contre 0, de retirer du programme et de la bibliothèque le roman de science-fiction « Abattoir 5 ou la Croisade des enfants » (Slaughterhouse Five or the Children’s Crusade) de l’auteur Kurt Vonnegut. Considéré comme l’un des romans américains les plus importants du 20e siècle, « Abattoir 5 » figure également en bonne place dans les listes des 100 ouvrages les plus contestés aux USA, notamment en raison de scènes de sexe et du langage grossier des soldats (l’action se déroule durant la Seconde Guerre mondiale).

La critique à l’origine du retrait du roman au lycée Republic remonte à septembre 2010. Wesley Scroggins, professeur associé en management à la Missouri State University et chrétien conservateur, lance un pavé dans la marre en critiquant la lecture de certains ouvrages au lycée Republic. Sur « Abattoir 5 », il écrit ainsi:

This is a book that contains so much profane language, it would make a sailor blush with shame. The « f word » is plastered on almost every other page. The content ranges from naked men and women in cages together so that others can watch them having sex to God telling people that they better not mess with his loser, bum of a son, named Jesus Christ.

Détail amusant: les enfants de Scroggins ne vont pas au lycée en question, ils suivent un enseignement à domicile… Cherchez l’erreur… Et s’il fréquente les lieux de cultes, il est à mon avis peu à parier que Scroggins fréquente la bibliothèque publique de son quartier…

Face à cette censure inacceptable, la direction du Musée Kurt Vonnegut a donc décidé d’envoyer gratuitement 150 exemplaires du livre aux élèves lycée Republic qui en feraient la demande par e-mail. Celles et ceux qui le souhaitent sont même invités à faire un don de 5USD (participation aux frais d’envoi). Un joli pied de nez aux censeurs qui souhaitent imposer leurs listes et grilles de lecture…

Pour aller plus loin :

Merci encore à @Gerda42 de m’avoir renseigné l’article du Magazine Littéraire.

Un exemple du 13e siècle

Toute bibliothèque n’est-elle pas un jour confrontée à devoir gérer des ouvrages contestés ? Tantôt en raison de la langue, du style (L’Attrape-cœur de J. D. Salinger, Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain…), tantôt en raison de son contenu quelque peu « hérétique » (De l’évolution des espèces de Charles Darwin, L’Atlas de la création de Harun Yahya). Encore que pour ce dernier exemple, on ne s’en plaindra nullement, l’argumentaire créationniste fallacieux allant jusqu’à donner la nausée…

Mais que faisons-nous dans les bibliothèques scientifiques des ouvrages contestés, de ces ouvrages qui sentent le souffre? En rayon comme les autres? En réserve? Uniquement accessibles si l’on montre patte blanche ou que l’on est une bonne connaissance du conservateur? Référencés dans le catalogue? Ou non? Au pilon à la première plainte? Personnellement, il m’a déjà été donné de voir tous ces cas de figure…

Un bel exemple du sort à réserver aux ouvrages contestés nous est donné par un auteur anonyme du 13e siècle :

En ce qui concerne les livres nigromantiques, sous réserve d’une meilleure option, il semble qu’ils doivent être conservés plutôt que détruits. En effet, le temps est peut-être déjà proche, où pour certaines raisons que je tais sur l’heure, il sera utile à tout le moins de les examiner, mais que ceux qui les examinent se gardent néanmoins d’en faire usage.

Anonyme, Speculum astronomicae (milieu du 13e siècle)

Cette citation est issue du joli petit livre de Nicolas Weill-Parot : « La Magie des grimoires : petite flânerie dans le secret des bibliothèques ». Transboréal, 2009 (collection « Petite philosophie du voyage »).

Cela ne vaut bien sûr pas l’initiative Libre de lire ni la Semaine de la liberté d’expression, mais c’est mieux que rien… Surtout pour cette époque!  Qui a osé dire que le Moyen Âge était une période d’obscurantisme?

Relent nauséabond dans la lagune

Il y a quelque chose de pourri en Vénétie… La Ligue du Nord a récemment annoncé vouloir bannir des écoles et bibliothèques publiques de Vénétie les ouvrages des écrivains qui ont soutenu Battisti. En 2004, plus de 500 intellectuels (Roberto Saviano, Valerio Evangelisti, Massimo Carlotto, Daniel Pennac, Wu Ming…) ont ainsi signé un appel en faveur du terroriste italien Cesare Battisti, réclamant notamment que celui-ci soit libéré de prison et ne soit pas extradé vers l’Italie. (Notez au passage qu’en termes choisis et politiquement corrects, on ne parle pas de « terroriste », mais d' »activiste ».)

C’est Raffaele Speranzon, conseiller à la culture de Vénétie, et soit dit en passant jadis activiste au sein du Movimento sociale italiano (MSI), qui dégaina le premier. Comme son nom ne l’indique pas, le Movimento sociale italiano n’est autre qu’un ancien parti néo-fasciste italien, précurseur de l’Alliance nationale. Speranzon soutint une proposition contraignant les bibliothécaires de Vénétie à retirer des rayons tous les ouvrages des auteurs signataires de la pétition et à leur empêcher d’organiser toute manifestation autour de ces auteurs. Ces écrivains devenaient désormais  « indésirables ». Et les bibliothécaires qui n’accepteraient tout simplement pas cette décision seraient tenus pour responsables. Elena Donazzan, conseillère régionale chargée de l’éducation et de la formation, vint ensuite mettre une seconde couche. Dans une lettre à l’attention des directeurs des établissements scolaires de la région, elle soulignait qu’un boycott civil était le minimum qu’on pouvait demander à l’égard de ces intellectuels qui soutiennent le terroriste. Elle invitait les écoles de Vénétie à ne pas faire lire ou conserver dans leurs bibliothèques les écrits non éducatifs de ces « indésirables ». Ce n’est donc rien de moins que la censure d’intellectuels italiens que réclame la conseillère régionale à l’éducation et à la formation (sic !)…

Sans vouloir prendre position sur le fond de l’affaire Battisti, qui n’est vraisemblablement qu’un prétexte (ça ou autre chose…), je ne peux qu’abonder dans le sens de Wu Ming pour qui cette tentative de censure est non seulement une menace contre toute une catégorie de travailleurs, les bibliothécaires, qui, au risque de le payer bien cher, seraient soumis à une sorte d’ultimatum autoritaire et anticonstitutionnel, mais il s’agit aussi d’un acte visant à isoler et censurer les écrivains, et à travers eux tous les artistes, en les considérant comme des complices moraux du terrorisme, d’un acte qui détournerait l’attention du « bon peuple » des véritables problèmes, d’un acte ayant pour objectif d’intimider et de bien garder en laisse ceux qui, pouvant et osant exprimer publiquement leurs opinions, disposent d’une certaine influence sur la société.

Scandaleuse cette tentative de censure et de contrôle de la pensée en Italie? On est d’accord! Quid de Céline? La récente polémique sur l’auteur français antisémite pourrait-elle aussi amener à des décisions (locales) du même ordre?

Il y a quelque chose de pourri en Vénétie, mais prenons garde à la contamination…


Sources :
Carlo Brambilla: La Ligue du Nord joue les censeurs. Courrier international (21 janvier 2011)
Wu Ming: Berlusconi’s lackeys want to ban our books. They started from Venice. Let’s fight back (17 janvier 2011)
Serge Quadruppan: Inquisition moderne : les bibliothèques vénitiennes purgées des pro-Battisti. Rue89 (17 janvier 2011)

[Dessin: Tom Tomorrow, http://thismodernworld.com]