Libérez un livre contesté !

C’est actuellement la fin de la Freedom to Read Week au Canada (21 au 27 février 2010). Le but de cette semaine un peu particulière organisée par le Freedom of Expression Committee est de sensibiliser les Canadiens à la problématique de la censure et de les encourager à faire un plein usage de la liberté d’expression. Bibliothécaires, libraires, écrivains, éditeurs, éducateurs, enseignants et étudiants sont tout spécialement invités à prendre une part active dans ce combat.

The freedom to choose what we read does not, however, include the freedom to choose for others. We accept that courts alone have the authority to restrict reading material, a prerogative that cannot be delegated or appropriated. Prior restraint demeans individual responsibility; it is anathema to freedom and democracy.

Extrait de la Déclaration du Freedom of Expression Committee
(Book and Periodical Council, Canada)

Une des initiatives mises en avant cette semaine et qui me plait particulièrement, c’est le BookCrossing : Free a Challenged Book. C’est en fait le même principe que l’attentat poétique de 2003, mais en plus organisé et centré sur les livres contestés. Participer est très simple :

1. Sélectionnez dans votre bibliothèque personnelle l’un des livres contestés (challenged books) au Canada, parmi lesquels on retrouve notamment :

  • Margaret Atwood, La servante écarlate (The Handmaid’s Tale)
  • Alain Deneault (avec Delphine Abadie et William Sacher), Noir Canada: Pillage, corruption et criminalité en Afrique
  • Gabrielle Gourdeau, Clins d’œil à Romain Gary
  • Harper Lee, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (ou selon les traducteurs : Alouette, je te plumerai) (To Kill a Mockingbird)
  • Mordecai Richler, L’apprentissage de Duddy Kravitz (The Apprenticeship of Duddy Kravitz)
  • J.K. Rowling, Harry Potter
  • J.D. Salinger, L’attrape-cœurs (Catcher in the Rye)
  • John Steinbeck, Des souris et des hommes (Of Mice and Men)
  • Mark Twain, Huckleberry Finn

2. Enregistrez-le sur BookCrossing.com. Vous recevrez alors un identifiant propre à BookCrossing (BookCrossing ID number, BCID) qu’il vous suffira de reporter sur une étiquette Free a Challenged Book que vous glisserez alors dans le livre contesté.

3. Libérez ensuite l’ouvrage dans votre entourage (sur un banc dans un parc public, dans un café, dans un hôtel, sur le quai d’une gare, etc.). La personne qui recueillera le livre sera invitée à signaler sur BookCrossing.com au moyen du code BCID que l’ouvrage a été retrouvé.

4. Consultez ensuite régulièrement le site BookCrossing.com pour voir qui a trouvé votre livre et savoir éventuellement ce que votre « complice » pense de la liberté d’expression.

La participation à cette action n’est bien sûr pas limitée à la Freedom to Read Week ni aux seuls Canadiens. Tout bibliothécaire devrait y être sensible ! Libérer un livre contesté dans la nature peut se faire à tout moment. A ce jour, le site BookCrossing.com totalise plus de 846.000 membres et près de 6.160.000 ouvrages y ont déjà été répertoriés. Heureusement, tous n’ont pas eu maille à partir avec la censure…

The Cartoons that Shook the World

Le 30 septembre 2005, en réponse à un écrivain danois se plaignant que depuis l’assassinat du réalisateur néerlandais Theo van Gogh, personne n’avait accepté d’illustrer son livre sur Mahomet, le grand quotidien danois Jyllands-Posten publie 12 caricatures du Prophète. Dans un premier temps relativement discrètes et diplomatiques, les réactions d’indignation se multiplient progressivement. D’autres réactions, très nombreuses elles aussi, en soutien à la liberté d’expression et à la liberté de la presse sont alors émises. On trouvera sur Wikipédia une chronologie détaillée de la controverse.

Quatre ans plus tard, les Yale University Press publient un ouvrage consacré à l’affaire des caricatures du prophète Mahomet : The Cartoons that Shook the World (ISBN 9780300124729). Cet ouvrage, écrit par Jytte Klausen une politologue d’origine danoise de la Brandeis University, est probablement la première étude complète sur cette affaire internationale. Ouf  ! Ça permettra enfin de faire le point !

Compte tenu de l’impact de cette controverse en France (principalement dû à la publication de ces caricatures dans France Soir et Charlie Hebdo), il est fort à parier (et même souhaitable !) qu’un éditeur publie une traduction française de cette étude. Si les bibliothèques universitaires peuvent et doivent se permettre l’acquisition de documents originaux et innovants dans d’autres langues que le français, il me semble plutôt déraisonnable d’avoir les mêmes attentes pour les bibliothèque publiques francophones (hormis peut-être celles servant un public bilingue ou multilingue). Je serai curieux de voir si l’acquisition de cette étude par une bibliothèque publique amènera des mécontentements parmi les lecteurs, voire des micro-troubles (je ne crois pas du tout  à beaucoup plus), ou si l’acquisition elle-même de l’ouvrage posera problème à des membres d’une bibliothèque, responsables des acquisitions ou non. Wait and see

Lorsque j’ai reçu The Cartoons that Shook the World, j’ai tout de suite cherché si les caricatures avaient été reproduites… En vain. Dans une note en début d’ouvrage, Jytte Klausen précise :

Muslim scholars, friends, and political activists and leaders urged me to include the cartoons in the book with the purpose of encouraging reasoned analysis and debate on the cartoon episode. I agreed with sadness to the Press’s decision not to print the cartoons and other hitherto uncontroversial illustrations featuring images of the Muslim prophet. But I also never intended the book to become another demonstration for or against the cartoons, and I hope the book can still serve its intended purpose without illustrations.

C’est vrai que le but de l’ouvrage n’est pas rouvrir les débats, risquant de jeter de l’huile sur le feu. C’est vrai aussi que comme les 12 caricatures sont facilement accessibles sur internet (à l’heure ou j’écris ces lignes, les caricatures se trouvent au moins sur 11 pages de Wikipédia, notamment sur la page en farsi [sic !] consacrée à cette affaire), il était peut être inutilement risqué de les publier. Toutefois, les Yale University Press devaient-elles aller si loin et refuser de publier, hormis les 12 caricatures problématiques, toutes les illustrations du Prophète initialement prévues par l’auteur ? Jytte Klausen elle-même le déplore. Je trouve qu’il y a toujours quelque chose d’attristant de constater qu’un livre sérieux, qu’une étude rigoureuse ne peut mettre en avant et offrir aux yeux du lecteur ce qui justifie au fond son écriture et sa publication. J’ai ressenti la même frustration en dévorant Lire Tintin : les bijoux ravis (de Benoît Peeters) consacré aux Bijoux de la Castafiore : une analyse minutieuse de l’album, planche après planche, case après case… mais, probablement pour des raisons de droits d’auteur, sans aucune planche ni case de l’album d’Hergé en illustration…!

Enfin, pour en revenir à l’affaire des caricatures, on pourra toujours de rabattre sur Muhammad: The « Banned » Images, un ouvrage publié en novembre 2009 par Voltaire Press suite — vous ne devinerez jamais — au refus quelques mois plus tôt par les Yale University Press de publier les 12 caricatures…