Facebook, l’ado et la bibliothèque publique

[étude de cas #3]

À la bibliothèque publique de Trifouillis-les-Oyes (1), comme dans de nombreuses autres bibliothèques publiques, les jeunes lecteurs viennent en partie pour bénéficier d’un accès illimité à Internet, et en particulier aux réseaux sociaux. Un jour, Madame Jeanne Le Perthuis des Vauds (2), maman d’une adolescente de 14 ans, vint à la bibliothèque et demanda à parler au directeur : « Ma fille a été en contact avec des prédateurs sur Facebook : on lui a déposé des images pornographiques sur son mur et je ne veux plus que cela arrive. En tant que mère, j’exige pouvoir surveiller ce qu’elle fait sur Internet. Or, comme elle dispose d’un accès illimité sur Internet à la bibliothèque, il m’est impossible de pouvoir avoir une regard sur les sites qu’elle visite. Je trouve que vous devriez empêcher l’accès aux réseaux sociaux sur les ordinateurs de la bibliothèque, ou à tout du moins alors exiger des usagers qu’ils soient majeurs. Dans ce cas, ma fille n’aurait plus l’opportunité d’accéder à ces sites ici. »

Le directeur lui répondit par un long argumentaire sur la liberté d’expression et la liberté intellectuelle et lui avoua qu’il y avait justement en ce moment une réflexion interne sur le contrôle de l’âge des usagers, mais que cela avait peu de chance d’être mis en place. Au final, le directeur répondit poliment : « Madame, si vous ne voulez pas que votre fille ait accès à Facebook ici, c’est une discussion que vous devez avoir avec elle, et non avec nous. »

(1) Lieu imaginaire
(2) Personnage fictif

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Questions

1) Le directeur vous semble-t-il avoir judicieusement répondu ?

2)  Les bibliothèques publiques devraient-elles avoir une politique claire en matière d’accès aux réseaux sociaux ?

3) Quels droits à la vie privée et à la liberté intellectuelle les mineurs ont-ils selon vous ?

4) Comment le droit à la liberté intellectuelle peut-il affecter le droit à la vie privée ?

5) Le personnel des bibliothèques devrait-il être en mesure de vérifier a posteriori la façon dont les ordinateurs public ont été utilisés, avec ou sans la possibilité de savoir qui a fait quoi ou visité quel site ?

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[Librement traduit et adapté d’un exemple tiré de :
Elizabeth A. Buchanan, Katherine A. Henderson (2009). Case Studies in Library and Information Science Ethics. McFarland Publishers (p. 37), ISBN 9780786433674]

Conservation partagée…

[étude de cas #2]

Confrontées de plus en plus à un manque de place criant, les quatre BU de la région de Nouvelle-Champagne (1) ont décidé de mettre en place un plan de conservation partagée de plusieurs de leurs périodiques scientifiques.

Pour déterminer quels titres seraient concernés par une première opération prévue pour le second semestre de 2011, il a été décidé de se concentrer exclusivement sur :

  • des titres morts depuis au moins 15 ans,
  • liés aux domaines de la santé humaine, des sciences de la terre, de l’architecture et de la philosophie.

Soit un total de 452 titres de périodiques. Cette initiative de conservation partagée entre les quatre BU est soutenue et même vivement encouragée par les autorités académiques respectives. Les conditions de conservation des titres définies dans l’accord de partenariat entre BU sont très strictes. Une BU devient en charge de la conservation d’un titre pour une durée de 10 ans, elle n’en deviendrait propriétaire qu’après 20 ans (2 x 10 ans). Si nécessaire, les autres BU doivent lui envoyer les numéros manquant afin que la collection de conservation soit la plus complète possible. Une BU ne pourrait exceptionnellement se défaire d’une collection dont elle a la charge que si une autre BU partenaire dans le cadre du projet était prête à en accepter la conservation. Le fait qu’une BU soit désignée comme lieu de conservation du titre X n’oblige nullement les autres BU à se défaire du reliquat de leurs collections de ce titre.

De nombreux critères entrent en ligne de compte pour déterminer quelle BU conservera l’intégralité d’une collection et en assurera officiellement la conservation pour une durée de 10 ans. Parmi les plus importants, on trouve notamment :

(1) la quantité déjà présente dans l’une des BU : afin d’éviter d’importants transferts, la BU qui possède déjà la plus grosse partie d’une collection aura la priorité quant à la conservation de l’ensemble de la collection ;

(2) l’adéquation entre un titre et les spécialisations des universités : un périodique de dermatologie ne sera pas conservé en priorité dans une université qui n’a pas de faculté de médecine, une revue de géologie sera plus logiquement conservé dans la bibliothèque d’une université où l’on enseigne les sciences de la terre, etc. ;

(3) l’usage qu’est fait d’un titre dans chacune des BU : les titres des réserves dont des numéros auront été demandés ou prêtés une seule fois (ou pas du tout) entre 2005 et fin 2010 seront considérés comme peu  prioritaires et donc plus facilement cédables à une autre BU partenaire.

À l’Université de Champs-aux-Iris, suite à des regroupements et partenariats établis avec d’autres universités de la région de Nouvelle-Champagne, la filière d’architecture avait progressivement été déplacée dans une université voisine. Le déménagement était presque achevé.

Féru d’architecture et d’histoire urbanistique du XXe siècle, Arsène Burma, conservateur à la BU de l’Université de Champs-aux-Iris, craignait de voir partir dans une autre bibliothèque plusieurs collections de périodiques en lien avec l’architecture, le patrimoine architectural, la rénovations urbaine, le design architectural, etc. Ne pouvant influer sur l’adéquation entre une collection et les enseignements de son Institution (critère 2), il se résolut à travailler sur d’autres critères. Il essaya d’accroître ses collections d’architecture en comblant ses lacunes et récupérant des doubles cédés par d’autres bibliothèques et centres de documentation (notamment au moyen des listes EUROBACK, Dubletten-L, BackServ). Ce faisant, il modifiait le poids et l’importance des propres collections d’architecture de sa BU (critère 1). Il veilla aussi à une utilisation plus fréquente de ses collections d’architecture (critère 3) en mettant des exemplaires de collections particulièrement peu usitées en prêt sur sa propre fiche lecteur, mais aussi sur des fiches de lecteurs fictifs qu’il avait créées pour la circonstance. Travaillant sur les critères 1 et 3, Arsène Burma espérait ainsi conserver dans sa BU un maximum de collections d’architecture, voire récupérer des collections des BU impliquées dans le projet de conservation partagée.

(1) Lieu imaginaire

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Questions à débattre et ruminer

(1) Le comportement du conservateur et les moyens mis en œuvre vous semblent-ils (en partie) justifiés ?

(2) Pouvez-vous envisager avoir recours à des astuces similaires dans votre propre bibliothèque si une situation semblable devait se présenter, si vous aviez l’impression que les fonds dont vous êtes responsable étaient « menacés »?

(3) Dans la mesure où le supérieur hiérarchique du conservateur et/ou le responsable du projet interbibliothèques de conservation partagée devaient avoir vent des initiatives du conservateur, quelles mesures devraient selon vous êtres prises ?

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Certaines interventions et discussions entendues lors de la journée professionnelle « Mutualisation et coopération dans le cadre de la conservation partagée » organisée ce 30 mars 2010 au Centre Technique du Livre de l’enseignement supérieur (CTLes) (Marne la Vallée) sont directement à l’origine du contenu de ce billet.

Statistiques en hausse ?

[étude de cas #1]

Pas toujours aisé pour les bibliothèques modestes de devoir faire avec les budgets qui leur sont alloués. Chaque euro est important, particulièrement en période de crise ou de restriction budgétaire. Afin de justifier au mieux leurs besoins et leur importance et rôle pour la communauté qu’elles servent, les bibliothèques présentent souvent des statistiques aussi diverses que variées (nombre de transactions de prêt et de retour de prêt, prolongation au comptoir d’accueil ou via l’opac, fréquence de passage, utilisation du service de référence, commandes PEB, tranches d’âge des lecteurs, etc.).

Julien Sorel, directeur de la bibliothèque publique de la petite ville de Trifouillis-les-Oyes, espérait bien cette année pouvoir négocier avec le conseil d’administration afin qu’un nouvel agent bibliothécaire, espéré depuis deux ans, soit enfin engagé pour venir renforcer l’équipe de  la bibliothèque. Mais il semblait bien difficile d’obtenir cette année le bibliothécaire tant désiré si les statistiques d’utilisation et de fréquentation de la bibliothèque étaient en baisse… Julien Sorel le savait pertinemment et informa sa petite équipe de changements dans la façon de comptabiliser à l’avenir les transactions et services offerts aux lecteurs :

  1. En ce qui concerne le comptoir de renseignements (service de référence), alors que précédemment la question d’un lecteur, la réponse du bibliothécaire ainsi que l’éventuelle action du bibliothécaire (recherche documentaire en ligne, renseignement sur le fonds documentaire, aide à une recherche dans le catalogue…) comptaient pour une seule même transaction, il fallait désormais en comptabiliser trois (question, réponse, action).
  2. Les questions comme « Où sont les toilettes ? » ou « A quelle heure la bibliothèque ferme-t-elle ? » seraient désormais considérées comme des questions relevant du service de référence et donc comptabilisées (alors qu’avant elles ne l’étaient pas du tout).
  3. Le bureau de prêt effectuerait le moins possible de prolongations et à la place rentrerait les documents avant de les remettre aussitôt en prêt au lecteur, ceci afin de comptabiliser deux transaction au lieu d’une seule.

Les collègues de Julien Sorel n’aimèrent pas trop cette nouvelle façon de faire et le lui signalèrent. Celui-ci leur fit clairement comprendre que c’était là non seulement la seule façon de procéder pour que du renfort soit enfin engagé, mais aussi que de la sorte ils avaient plus de chances de conserver leur emploi.

[A partir d’un exemple tiré de : Elizabeth A. Buchanan, Katherine A. Henderson (2009). Case Studies in Library and Information Science Ethics. McFarland Publishers (pp.114-115), ISBN 9780786433674]

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Questions

(1) En mettant en place ces nouvelles pratiques, trouvez-vous que que le directeur a agi de façon non-éthique?

(2) En mettant en pratique cette nouvelle politique, l’équipe de la bibliothèque a-t-elle une responsabilité morale?

(3) Une équipe de subordonnés peut-elle selon vous  s’opposer à des décisions et refuser de les mettre en pratique?

(4) La fin justifie-t-elle les moyens?

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Rubrique « étude de cas »

Il n’est pas vraiment habituel de préciser qu’une nouvelle rubrique ou catégorie fasse son apparition sur un blog. Cela va généralement de soi : les catégories sont créées au fur et à mesure de l’évolution du blog si le besoin s’en fait sentir. On fera ici une petite exception.

La rubrique « étude de cas » se veut une vitrine pour cas d’école, d’exemples auxquels on n’a peut-être jamais été confrontés, mais qui ne sont nullement improbables. Ceux-ci peuvent être totalement fictifs ou inspirés de cas réels (on prendra alors soin de les anonymiser). Cela n’a aucun espère d’importance, l’essentiel étant de décrire une situation, un élément conflictuel potentiel et de se poser quelques questions sur la façon dont on aurait pu/dû/voulu réagir, le tout pouvant alimenter sa propre réflexion personnelle ou servir de discussion entre collègues (ne pas oublier le café!), voire dans le cadre de cours de déontologie à l’attention de futurs bibliothécaires, conservateurs ou archivistes.

Les suggestions d’études de cas sont évidemment les bienvenues !