Créationnisme et Dessin intelligent classés en science?

Si un président d’université venait à demander officiellement à un directeur de bibliothèque que tous les documents avec les descripteurs Créationnisme et Dessin intelligent soient reclassés dans la section science, cette directive soulèverait-elle des problèmes d’ordre éthique ? C’est un peu le genre de question que Daniel CannCasciato s’est posée un jour lors d’une discussion avec un biologiste. Il découvrit bientôt que cette situation était loin d’être hypothétique puisqu’un cas semblable s’était passé en 1987 aux États-Unis : le directeur de la bibliothèque d’une université à fondement religieux (religious-based college) a un jour reçu un mémo de son président lui demandant de reclasser en section science des ouvrages créationnistes (1).

Shocking ! C’est sans doute ce à quoi a dû penser Daniel CannCasciato au début. Toutefois, en creusant un peu plus le sujet et en effectuant des recherches complémentaires, il a changé d’avis, considérant que dans certaines situations (précisément comme celle-ci), reclasser en science ce genre de documents est précisément conforme à l’éthique.Daniel CannCasciato présente, dans un article récemment paru dans le Cataloging & Classification Quarterly, les raisons qui l’ont amené à revoir sa position. Et l’un de ses arguments se base précisément sur un article du ALA Code of Ethics…

Les missions de ce genre d’établissement se basent souvent très nettement sur la Bible. Par ailleurs, leurs autorités sont très différentes de celles financées par des fonds publics. On s’en convainc aisément lorsque l’on retrouve dans les plans stratégiques de ces établissements des phrases comme par exemple :

The mission […] is to teach men and women to live by biblical principles and to equip and empower them with character, skills, insight, and vision to lead the church and to impact society for Christ.

ou encore :

To this end all trustees and faculty members must be members of the undenominational fellowship of Christian churches and churches of Christ and must believe, without reservation, in the full and final inspiration of the Bible to the extent that to each of them it is the infallible Word of God […]. The sixty-six books of the Old and New Testaments are fully inspired and without error and serve as God’s only written Word.

ou dans les programmes de cours, des descriptifs comme ici celui de la Bob Jones University :

Bachelor of Science Degree, Physics Major

The Physics major provides preparation for a career as a physicist […]. While offering scientific andphilosophical refutation of the theory of evolution, our program teaches each course within a biblical creationist framework.

ou celui de celui de la Liberty University:

Center for Creation Studies

PURPOSE The purpose of the Center for Creation Studies is to promote the development of a consistentbiblical view of origins in our students. The Center seeks to equip students to defend their faith in the creation account in Genesis using science, reason, and the Scriptures.

[Les quatre citations ci-dessus sont extraites de l’article de Daniel CannCasciato.]

Or, le Code d’Ethique de l’ALA prévoit expressément dans son article VII que les bibliothécaires doivent pouvoir distinguer leurs convictions personnelles de leurs obligations professionnelles et qu’ils n’ont pas à interférer avec les objectifs de leurs institutions :

We distinguish between our personal convictions and professional duties and do not allow our personal beliefs to interfere with fair representation of the aims of our institutions or the provision of access to their information resources.

En conséquence de quoi, compte tenu du fait qu’il s’agissait ici justement d’un établissement de type religieux, la demande du directeur (qu’on l’aime ou non) n’entrait pas en contradiction avec le code d’éthique de l’ALA. Par contre, s’opposer à la requête parce qu’on la juge contraire à ses convictions philosophiques ou à l’état des connaissances scientifiques irait à l’encontre de l’article VII.

Conclusion : mieux vaut que vos convictions soient en adéquation avec les objectifs et missions de votre employeur… ou ne pas avoir d’article VII…

(1) Anderson, A. J. (1987): Memo from the President: Reclassify Creation Science Books. Library Journal, 112(19), 53-54.

Source :

CannCasciato, Daniel (2011): Ethical Considerations in Classification Practice: A Case Study Using Creationism and Intelligent Design, Cataloging & Classification Quarterly, 49(5), 408-427.

Résumé: This article re-visits a scenario from 1987: a university president required a library director to reclassify some materials into a science classification. The author looks at the prominence of the Code of Ethics of the American Library Association in the general library literature and in classification and cataloging practice literature. The issue of censorship is also discussed. The author then reviews classification for Creationism and Intelligent design and some decision making processes one could use when deciding on the professional ethics of such a request, concluding that in some cases the ethical action might indeed be to go ahead with the reclassification.

Mots-clefs: Code of Ethics of the American Library Association, decision making, professional conduct, professional ethics, classification

The Cartoons that Shook the World

Le 30 septembre 2005, en réponse à un écrivain danois se plaignant que depuis l’assassinat du réalisateur néerlandais Theo van Gogh, personne n’avait accepté d’illustrer son livre sur Mahomet, le grand quotidien danois Jyllands-Posten publie 12 caricatures du Prophète. Dans un premier temps relativement discrètes et diplomatiques, les réactions d’indignation se multiplient progressivement. D’autres réactions, très nombreuses elles aussi, en soutien à la liberté d’expression et à la liberté de la presse sont alors émises. On trouvera sur Wikipédia une chronologie détaillée de la controverse.

Quatre ans plus tard, les Yale University Press publient un ouvrage consacré à l’affaire des caricatures du prophète Mahomet : The Cartoons that Shook the World (ISBN 9780300124729). Cet ouvrage, écrit par Jytte Klausen une politologue d’origine danoise de la Brandeis University, est probablement la première étude complète sur cette affaire internationale. Ouf  ! Ça permettra enfin de faire le point !

Compte tenu de l’impact de cette controverse en France (principalement dû à la publication de ces caricatures dans France Soir et Charlie Hebdo), il est fort à parier (et même souhaitable !) qu’un éditeur publie une traduction française de cette étude. Si les bibliothèques universitaires peuvent et doivent se permettre l’acquisition de documents originaux et innovants dans d’autres langues que le français, il me semble plutôt déraisonnable d’avoir les mêmes attentes pour les bibliothèque publiques francophones (hormis peut-être celles servant un public bilingue ou multilingue). Je serai curieux de voir si l’acquisition de cette étude par une bibliothèque publique amènera des mécontentements parmi les lecteurs, voire des micro-troubles (je ne crois pas du tout  à beaucoup plus), ou si l’acquisition elle-même de l’ouvrage posera problème à des membres d’une bibliothèque, responsables des acquisitions ou non. Wait and see

Lorsque j’ai reçu The Cartoons that Shook the World, j’ai tout de suite cherché si les caricatures avaient été reproduites… En vain. Dans une note en début d’ouvrage, Jytte Klausen précise :

Muslim scholars, friends, and political activists and leaders urged me to include the cartoons in the book with the purpose of encouraging reasoned analysis and debate on the cartoon episode. I agreed with sadness to the Press’s decision not to print the cartoons and other hitherto uncontroversial illustrations featuring images of the Muslim prophet. But I also never intended the book to become another demonstration for or against the cartoons, and I hope the book can still serve its intended purpose without illustrations.

C’est vrai que le but de l’ouvrage n’est pas rouvrir les débats, risquant de jeter de l’huile sur le feu. C’est vrai aussi que comme les 12 caricatures sont facilement accessibles sur internet (à l’heure ou j’écris ces lignes, les caricatures se trouvent au moins sur 11 pages de Wikipédia, notamment sur la page en farsi [sic !] consacrée à cette affaire), il était peut être inutilement risqué de les publier. Toutefois, les Yale University Press devaient-elles aller si loin et refuser de publier, hormis les 12 caricatures problématiques, toutes les illustrations du Prophète initialement prévues par l’auteur ? Jytte Klausen elle-même le déplore. Je trouve qu’il y a toujours quelque chose d’attristant de constater qu’un livre sérieux, qu’une étude rigoureuse ne peut mettre en avant et offrir aux yeux du lecteur ce qui justifie au fond son écriture et sa publication. J’ai ressenti la même frustration en dévorant Lire Tintin : les bijoux ravis (de Benoît Peeters) consacré aux Bijoux de la Castafiore : une analyse minutieuse de l’album, planche après planche, case après case… mais, probablement pour des raisons de droits d’auteur, sans aucune planche ni case de l’album d’Hergé en illustration…!

Enfin, pour en revenir à l’affaire des caricatures, on pourra toujours de rabattre sur Muhammad: The « Banned » Images, un ouvrage publié en novembre 2009 par Voltaire Press suite — vous ne devinerez jamais — au refus quelques mois plus tôt par les Yale University Press de publier les 12 caricatures…