Tintin au Congo dans les bibliothèques publiques

Il y a presque trois ans, Bienvenu Mbutu Mondondo, Congolais résidant en Belgique, intenta une action en justice contre la société Moulinsart en raison du caractère « raciste et xénophobe » de l’album Tintin au Congo. L’affaire fit alors grand bruit en Belgique. Elle se propagea en France et revint sur le devant de l’actualité belge fin 2009, avec quelques sursauts au printemps 2010.

Sur cette affaire, on a déjà beaucoup écrit et échangé sur des forums et blogs. On pourra notamment lire avec attention l’interview que Bienvenu Mbutu Mondondo accorda en août 2007 au journaliste Didier Pasamonik ainsi les différents articles qui traitent de cette affaire dans le dossier Hergé d’ActuaBD.com.

J’ai commencé à m’intéresser au sujet il y a trois mois. Pour me faire une idée plus fine de la problématique, j’ai accumulé la lecture de plusieurs dizaines d’articles de presse. Bien mal m’en a pris! Plus je lisais, moins je comprenais de quoi il était réellement question. Raccourcis dangereux, erreurs grossières et interprétations abusives ne manquaient pas. Sans parler du ton et du contenu de commentaires laissés sur des blogs ou des forums. Diable, à la lecture de certains, on jugerait que si nous étions quatre siècles en arrière Bienvenu Mbutu Mondondo aurait été brûlé comme hérétique… Et pour cause, comme l’écrivait D. Pasamonik, « cette atteinte au mythe de la Belgique conquérante, unitaire et principalement francophone est ressentie comme un camouflet cinglant » par beaucoup.

Un élément manquait systématiquement : quelle était la position de Bienvenu Mbutu Mondondo par rapport à la présence de l’album Tintin au Congo dans les bibliothèques publiques? (J’avais toujours en mémoire cette décision de la Brooklyn Public Library qui déplaça en 2007 l’album de Hergé de la zone publique à une réserve genre coffre-fort.) J’ai alors décidé de le contacter et de lui demander directement. L’homme a le verbe fougueux et un franc-parler haut en couleur.

On pourrait débattre des lustres de l’intérêt et de l’utilité de cette action en justice. Je dirais simplement qu’indépendamment de l’issue du procès, la démarche permettra sans doute de clarifier les choses, la polémique sur Tintin au Congo ressurgissant de toute façon à intervalle régulier.

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En juillet 2007, vous avez intenté une action en justice à l’encontre de la société Moulinsart. Votre action porte sur l’édition et la vente de l’album Tintin au Congo que vous jugez raciste et xénophobe. Pourriez-vous résumer l’historique de cette démarche et les raisons qui vous ont amené à poser cet acte ?

Bienvenu Mbutu Mondondo : Il se fait qu’en Angleterre, la Commission for Racial Equality (CRE) a déclaré le 12 juillet 2007, suite à la plainte d’un citoyen anglais de race blanche, que cette bande dessinée était inappropriée pour des enfants car elle contient des éléments qui peuvent choquer le jeune public (1). Cette personne avait été motivée dans sa démarche par le fait que ses enfants sont métis, nés d’un mariage avec une Anglaise d’origine ghanéenne.

J’ai appris la nouvelle avec beaucoup de surprise. Lorsque j’étais jeune, en RDC, j’avais lu cette BD mais pas avec le même regard qu’aujourd’hui. L’expérience de la vie au quotidien, les injustices pour accéder au marché de l’emploi, pour avoir un appartement, etc. m’ont fait prendre conscience de ce que c’est que le racisme. Le racisme est une réalité qu’il faut combattre. Et la meilleure façon de le combattre, c’est la sensibilisation des plus jeunes !

Dans un article du Vif/L’Express, j’ai aussi appris que la société Moulinsart acceptait la position de la CRE et des librairies anglaises. Ces dernières avaient décidé de déplacer la BD du rayon jeunesse vers le rayon adultes. En plus, il y avait apposition d’un bandeau d’avertissement dans le but d’attirer l’attention du lecteur, expliquant le contexte dans lequel le livre avait été rédigé.

Le 13 juillet 2007, j’ai téléphoné à la société Moulinsart pour savoir qu’elle était leur position par rapport aux lecteurs francophones, ils m’ont raccroché au nez en me disant que je n’étais pas concerné par cette bande dessinée et qu’il ne fallait plus que je rappelle pour de telles bêtises. Le lendemain, j’ai contacté le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme pour leur expliquer ma préoccupation et voir dans quelle mesure il pouvait m’accompagner afin de faire pression sur Moulinsart, et ce dans le but d’obtenir ici en Belgique une décision similaire à celle du Royaume-Uni. Ils m’ont à leur tour fait comprendre que cette forme de racisme n’était pas leur domaine de préoccupation. Ils traitent plus des discriminations liées à l’embauche et à l’accès au logement. La seule possibilité qu’il me restait fut donc de saisir la justice afin que celle-ci contraigne Moulinsart à apposer un bandeau d’avertissement et l’insertion d’un texte explicatif, comme avec la version anglaise.

Où l’affaire en est-elle désormais ?

BMM : Depuis 3 ans, rien n’a bougé ! J’ai alors décidé de passer à la vitesse supérieure et ai introduit une demande afin de pouvoir saisir le tribunal de référé de Bruxelles pour demander cette fois-ci l’interdiction complète de la vente et le retrait du commerce des albums de Tintin au Congo. Le tribunal statuera sur cette demande ce lundi 31 mai.

Par ailleurs, Casterman et Moulinsart se servent de moyens dilatoires et exigent que, en tant qu’étranger, je verse une caution de 15.000 EUR. Leur demande se base sur l’article 851 du Code judiciaire belge qui stipule que les demandeurs étranger sont tenus, si le défendeur belge le requiert, de fournir une caution visant à payer les frais et dommages-intérêts qui résultent d’un procès. L’article 851 génère donc une discrimination entre, d’une part, les Belges (et les étrangers ressortissants d’États avec lesquels la Belgique est liée par des conventions) et les autres étrangers, d’autre part.

Quelle est votre position par rapport à la présence des exemplaires de Tintin au Congo dans les bibliothèques publiques belges ? Demanderiez-vous aussi un retrait ou l’insertion d’un avertissement suffirait-elle ?

BMM : Pour les bibliothèques publiques, ma position est la même. Pour les exemplaires de Tintin au Congo déjà présents en bibliothèque, je souhaite l’adjonction d’un avertissement. Il ne faut plus que la version actuelle de cette bande dessinée soit accessible telle quelle. Les enfants ne savent pas ce que fut la colonisation, il faut les y sensibiliser. Munie d’un avertissement, cette BD pourrait aider à expliquer la colonisation aux jeunes générations. J’y vois une vertu pédagogique ! La version actuelle, sans avertissement additionnel, ne doit plus être accessible au grand public. Et cela pas seulement en Belgique, mais partout dans le monde. L’objectif de cette démarche n’est pas tant de priver les Belges et les Congolais d’une œuvre artistique, mais d’éviter la falsification de l’histoire entre Belges et Congolais. Et l’intérêt pour les jeunes Congolais de Belgique d’aujourd’hui est aussi de connaître leur histoire : leurs ancêtres ne sont pas les Romains ! Enfin, n’oublions pas non plus que ce livre est un véritable appel à la haine en 1930…

…Un « appel à la haine » ? Vous n’y allez pas un peu fort ?

BMM : Je ne pense pas. L’Abbé Norbert Wallez, qui dirigea le quotidien Le Vingtième Siècle dont le supplément pour la jeunesse Le Petit Vingtième publia les premières aventures de Tintin, n’avait pas seulement l’intention d’informer les gens de ce qui se passait dans la colonie, mais de les pousser à devenir de véritables colons. Or, nous savons tous que la colonisation est un crime contre l’humanité avec ces horribles crimes commis dans un seul but économique. Un autre objectif est le devoir de mémoire pour nous, les Congolais. Personne n’a le droit de nous dire, à nous Congolais,  comment nous devons considérer ce livre et la colonisation pour laquelle il a servi d’instrument de propagande. Hergé lui-même n’avait jamais eu envie de faire cette bande dessinée, on lui a imposé Tintin au Congo.  Au passage, je vous signale qu’après ce procès au civil, l’Église catholique viendra à son tour devant le tribunal correctionnel pour se justifier de cette incitation à la haine. On ne peut d’ailleurs pas comprendre que la Bible, le Livre Saint, prône l’égalité entre les enfants de Dieu (Noirs ou Blancs) et que l’Église prêche l’infériorité des Noirs par rapport aux Blancs. Ils doivent s’expliquer maintenant. Fini les blagues !

Le Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN) s’est associé à votre action en justice. Dans un récent débat sur France Inter entre Patrick Lozès, président du CRAN, et Didier Pasamonik, journaliste et éditeur du site d’information sur la bande dessinée ActuaBD.com, Patrick Lozès a donné son avis sur l’affaire. Il n’est pas aussi radical que vous, un avertissement lui paraît suffisant.

BMM : Le CRAN s’est en effet associé à mon action en justice sur le sol belge. J’avais été très surpris de constater que le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme ne pouvait pas m’aider dans cette affaire. Je veux y remédier et aider au développement d’une association représentant les minorités noires et luttant contre le racisme, comme le CRAN le fait en France.

Mais le CRAN et moi-même sommes sur la même longueur d’onde. Ce que je demande tout d’abord, c’est que Moulinsart accepte d’écouter, accepte la discussion et l’insertion d’un avertissement. C’est parce qu’ils ont refusé tout dialogue que j’ai par la suite demandé le retrait de la vente de Tintin au Congo. Le texte d’avertissement ne doit pas être très long, une page suffit amplement. Et ce n’est ni à moi ni à Moulinsart de le rédiger. Je plaide pour la mise en place d’une commission mixte, composée de chercheurs et professeurs d’université belges et congolais (nous n’en manquons pas !) qui écrirait ce texte recadrant l’album dans son contexte historique et culturel.

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(1) Ban ‘racist’ Tintin book, says CRE (Telegraph, 12 juillet 2007)

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Dans une interview donnée ce 26 mai 2010 sur le plateau de l’émission Sans Détours (Télé Bruxelles), Henri Mova Sarkinyi, ambassadeur de la République Démocratique du Congo auprès du Benelux et de l’Union Européenne, livre son sentiment sur Tintin au Congo et l’affaire. En gros, il ne dit pas autre chose que Bienvenu Mbutu Mondondo (mais en plus feutré).

Enfin, on trouvera dans le billet Héctor Germán Oesterheld’s and Carlos Roume’s Nahuel Barros’ Last Story – Coda du critique portugais Domingos Isabelinho d’autres exemples de propagande coloniale dans la bande dessinée.

The Cartoons that Shook the World

Le 30 septembre 2005, en réponse à un écrivain danois se plaignant que depuis l’assassinat du réalisateur néerlandais Theo van Gogh, personne n’avait accepté d’illustrer son livre sur Mahomet, le grand quotidien danois Jyllands-Posten publie 12 caricatures du Prophète. Dans un premier temps relativement discrètes et diplomatiques, les réactions d’indignation se multiplient progressivement. D’autres réactions, très nombreuses elles aussi, en soutien à la liberté d’expression et à la liberté de la presse sont alors émises. On trouvera sur Wikipédia une chronologie détaillée de la controverse.

Quatre ans plus tard, les Yale University Press publient un ouvrage consacré à l’affaire des caricatures du prophète Mahomet : The Cartoons that Shook the World (ISBN 9780300124729). Cet ouvrage, écrit par Jytte Klausen une politologue d’origine danoise de la Brandeis University, est probablement la première étude complète sur cette affaire internationale. Ouf  ! Ça permettra enfin de faire le point !

Compte tenu de l’impact de cette controverse en France (principalement dû à la publication de ces caricatures dans France Soir et Charlie Hebdo), il est fort à parier (et même souhaitable !) qu’un éditeur publie une traduction française de cette étude. Si les bibliothèques universitaires peuvent et doivent se permettre l’acquisition de documents originaux et innovants dans d’autres langues que le français, il me semble plutôt déraisonnable d’avoir les mêmes attentes pour les bibliothèque publiques francophones (hormis peut-être celles servant un public bilingue ou multilingue). Je serai curieux de voir si l’acquisition de cette étude par une bibliothèque publique amènera des mécontentements parmi les lecteurs, voire des micro-troubles (je ne crois pas du tout  à beaucoup plus), ou si l’acquisition elle-même de l’ouvrage posera problème à des membres d’une bibliothèque, responsables des acquisitions ou non. Wait and see

Lorsque j’ai reçu The Cartoons that Shook the World, j’ai tout de suite cherché si les caricatures avaient été reproduites… En vain. Dans une note en début d’ouvrage, Jytte Klausen précise :

Muslim scholars, friends, and political activists and leaders urged me to include the cartoons in the book with the purpose of encouraging reasoned analysis and debate on the cartoon episode. I agreed with sadness to the Press’s decision not to print the cartoons and other hitherto uncontroversial illustrations featuring images of the Muslim prophet. But I also never intended the book to become another demonstration for or against the cartoons, and I hope the book can still serve its intended purpose without illustrations.

C’est vrai que le but de l’ouvrage n’est pas rouvrir les débats, risquant de jeter de l’huile sur le feu. C’est vrai aussi que comme les 12 caricatures sont facilement accessibles sur internet (à l’heure ou j’écris ces lignes, les caricatures se trouvent au moins sur 11 pages de Wikipédia, notamment sur la page en farsi [sic !] consacrée à cette affaire), il était peut être inutilement risqué de les publier. Toutefois, les Yale University Press devaient-elles aller si loin et refuser de publier, hormis les 12 caricatures problématiques, toutes les illustrations du Prophète initialement prévues par l’auteur ? Jytte Klausen elle-même le déplore. Je trouve qu’il y a toujours quelque chose d’attristant de constater qu’un livre sérieux, qu’une étude rigoureuse ne peut mettre en avant et offrir aux yeux du lecteur ce qui justifie au fond son écriture et sa publication. J’ai ressenti la même frustration en dévorant Lire Tintin : les bijoux ravis (de Benoît Peeters) consacré aux Bijoux de la Castafiore : une analyse minutieuse de l’album, planche après planche, case après case… mais, probablement pour des raisons de droits d’auteur, sans aucune planche ni case de l’album d’Hergé en illustration…!

Enfin, pour en revenir à l’affaire des caricatures, on pourra toujours de rabattre sur Muhammad: The « Banned » Images, un ouvrage publié en novembre 2009 par Voltaire Press suite — vous ne devinerez jamais — au refus quelques mois plus tôt par les Yale University Press de publier les 12 caricatures…