De la terreur à l’obscurité

 

Comme l’an dernier, j’ai récemment encouragé les étudiant-e-s de 1ère année du Département Information documentaire de la Haute École de gestion de Genève (HEG-ID), qui suivent mon séminaire intitulé « Ethique professionnelle », à contribuer à notre blog, soit en commentant des contributions passées, soit en nous proposant de nouveaux billets.

Michel Gorin

Billet proposé par Carole L’EPLATTENIER, étudiante de 1ère année, HEG Genève, Département ID

Il est l’heure d’un premier bilan pour les Etats-Unis. En effet, deux ans après les révélations fracassantes de Snowden sur la surveillance de masse de la population par la NSA (National Security Agency), la question se pose des conséquences sur les habitudes des Américains. D’après une étude menée par le Pew Research Center (http://www.numerama.com/magazine/32517-surveillance-pres-d-un-americain-sur-trois-a-modifie-ses-habitudes.html), il semblerait qu’une personne sur trois ait pris des mesures et modifié son comportement sur la toile, bien que cela soit peu marqué.

Quelles leçons peuvent en tirer les Européens ? Car, de ce côté-ci de l’Atlantique, une série de dispositions légales fleurissent pour lutter contre le terrorisme et ressemblent à s’y méprendre à celles du Patriot Act, pourtant largement décrié et contre lequel toute l’industrie du livre américaine s’est insurgée. Avec succès d’ailleurs, puisqu’une réforme a été votée le 2 juin dernier au Sénat (http://www.rfi.fr/ameriques/20150602-etats-unis-adoption-reforme-patriot-act-senat-texte-obama-freedom-act/).

Citons l’exemple de la France. La nouvelle loi sur le renseignement, qui donne plein pouvoir au gouvernement et légifère sur des pratiques considérées jusqu’alors comme illégales (https://www.actualitte.com/article/monde-edition/aux-etats-unis-l-industrie-du-livre-refuserait-la-loi-renseignement/55276), a été adoptée en mai dernier sans la moindre entrave.

Comment expliquer cela ? Assiste-t-on à un désintérêt de la population ? S’agit-il d’un manque de transparence et d’information du gouvernement ? D’un sentiment profond d’insécurité qui justifie l’application d’une loi aussi peu contrôlable ? Comment balancer la difficile pesée des intérêts entre sécurité nationale et protection de la sphère privée ?

En Suisse, les perspectives ne sont guère plus réjouissantes. Même si la nouvelle loi sur le renseignement suisse, la LRens, est censée remplacer des bases légales en vigueur dont personne ne conteste leur obsolescence, elle peine à convaincre les différents partis politiques (http://www.lecourrier.ch/118656/scepticisme_face_a_la_loi_sur_le_renseignement). Trop ambitieuse pour certains, cette proposition de loi reste fort heureusement bien éloignée des textes légaux américains.

Malgré les avis et les pratiques divergents, une chose est sûre : la question de la protection des données ne laisse personne indifférent.

La plupart des individus s’accordent à dire qu’ils n’ont rien à cacher et que peu leur importe d’être « espionnés ». Une faible majorité s’informe des changements légaux en cours. Pour d’autres, au contraire, il est impensable d’être ainsi surveillés et traqués.

Quoi qu’il en soit, au nom de notre fragile liberté d’expression, il paraît urgent de débattre de la question en profondeur et avec un peu plus de conviction. S’il est encore possible, bien que socialement handicapant, de faire le choix de ne pas utiliser un réseau social ou encore de se passer des services des monopoles, il est bien plus difficile de conserver cette volonté d’abstention lorsqu’il s’agit du gouvernement. De plus, contrairement aux services des renseignements, les prestations sur le web sont soumises à des contraintes réglementaires et la collecte de données est opérée de manière plus ciblée et cloisonnée (https://sous-surveillance.fr/#/).

Dans ce cas, avec les récents événements semant la terreur et le doute, est-il envisageable de se prémunir des actes de terrorisme sans passer par une surveillance accrue des échanges de données au sein de la population ?

A priori, il semblerait que la vigilance de masse ne fasse pas partie d’un arsenal d’armes suffisamment puissantes pour contrer la montée du terrorisme. De plus, récolter autant d’informations est contre-productif puisque face à la masse de données, il devient extrêmement difficile de déceler les signaux faibles. D’ailleurs, quelle garantie avons-nous que ces données stockées ne seront pas un jour employées à d’autres fins ?

Finalement, à y regarder de plus près, la montée du terrorisme ne serait-elle pas une excuse ? Ne sommes-nous pas en présence de jeux de pouvoirs et de logique économique qui nous dépassent complètement ? Car, nous pouvons désormais l’affirmer, l’information est aujourd’hui un bien de consommation et se monnaie parfois au prix de grands sacrifices. Personnellement, je ne suis pas certaine de vouloir offrir mes données sur l’autel du capitalisme. Et vous ?

A voir absolument : https://www.youtube.com/watch?v=Q-aYUPVQ8I0&feature=youtu.be

 

Formation sur le logiciel VIRTUA pour les SID : qui doit être formé ?

Comme l’an dernier, j’ai récemment encouragé les étudiant-e-s de 1ère année du Département Information documentaire de la Haute École de gestion de Genève (HEG-ID), qui suivent mon séminaire intitulé « Ethique professionnelle », à contribuer à notre blog, soit en commentant des contributions passées, soit en nous proposant de nouveaux billets.

L’une d’entre elles, Anne-Catherine VILLAT, nous a proposé le billet ci-dessous, que nous vous soumettons.

Michel Gorin

Billet proposé par Anne-Catherine VILLAT, étudiante de 1ère année, HEG Genève, Département ID

La problématique que je souhaiterais soulever concerne la formation au catalogage sur Virtua pour les spécialistes en information documentaire, en Suisse. Effectivement, tous les étudiants n’ont pas été formés à ce logiciel, fort répandu dans les bibliothèques, lors de leur apprentissage.

En Suisse, pour se former aux métiers de l’information documentaire, il existe plusieurs échelons de diplômes, correspondant à certaines compétences. Etablis depuis 2002, ces derniers sont encore flous pour une grande partie des professionnels et responsables des services.

  • Un apprentissage d’agent en information documentaire délivre un certificat fédéral de capacité (CFC). Les tâches effectuées sont basiques : catalogage, services aux usagers, rangement, etc.
  • Le Bachelor of Science permet de devenir un spécialiste en information documentaire. Des aspects plus approfondis de nos professions sont enseignés, tels que la veille, l’archivistique, les langages informatiques, mais aussi la stratégie d’entreprise et autres compétences de cadre. Des modalités existent pour permettre aux étudiants se réorientant professionnellement et venant d’autres domaines d’accéder à cet enseignement.
  • Le Master of Sciences en information documentaire est l’ultime étape de la formation. Les responsabilités des personnes titulaires d’un tel master englobent les spécificités des sciences de l’information, la supervision des agents et des spécialistes, ainsi que les développements stratégiques en institutions.
  • Par la suite, les formations continues (dispensées par les écoles et associations professionnelles) sont fortement recommandées à tous les professionnels pour rester à niveau.

Le code d’éthique de BIS soulève dans la 5e partie, « Neutralité et compétences professionnelles » (alinéa 6) que les professionnels de l’information « recherchent l’excellence par l’acquisition, l’entretien, l’actualisation et l’approfondissement des savoirs et compétences requis dans l’exercice de leur métier ».

Le progiciel Virtua est un système intégré de gestion des bibliothèques (SIGB) généraliste et propriétaire, utilisé par la majorité des Hautes écoles de Suisse Occidentale, ce qui permet le partage de notices d’exemplaire et d’autorité, ainsi qu’une plus-value dans la recherche documentaire. Le logiciel offre plusieurs modules permettant de faire du catalogage, bulletinage, services prêt/retour, et autres tâches en lien avec la bibliothéconomie.

Malheureusement, il est difficile d’obtenir une formation sur ce logiciel à moins d’y être confronté dans le monde professionnel. Par ailleurs, la majorité des offres d’emploi en bibliothèque de Haute école demande des connaissances sur le logiciel Virtua et ses diverses fonctionnalités. Le cercle vicieux est ainsi bouclé. Je pense que la Haute école de gestion, qui dispense la formation de spécialistes en information documentaire à Genève, devrait mettre à disposition, de manière facultative (comme les cours de théâtre), un enseignement sur Virtua pour les personnes intéressées.

Il est vrai, comme le souligne souvent M. Gorin lors de nos débats en classe, que la tâche de catalogage revient souvent aux agents en information documentaire. On remarque pourtant dans la pratique que certains spécialistes en information documentaire réalisent aussi les tâches de catalogage, de bulletinage et du service prêt/retour. De plus, les agents se tournent en cas de doute auprès de leur responsable spécialiste : il semble invraisemblable que ces derniers puissent les conseiller sur une procédure qu’ils ne connaissent que théoriquement.

Je souhaiterais avoir l’avis de mes collègues en formation, ainsi que ceux des professionnels déjà sur le terrain. Merci par avance pour vos contributions.

Les bibliothécaires suisses et les logiciels libres

Comme l’an dernier, j’ai tout récemment encouragé les étudiant-e-s de 1ère année du Département Information documentaire de la Haute École de gestion de Genève (HEG-ID), qui suivent mon séminaire intitulé « Ethique professionnelle », à contribuer à notre blog, soit en commentant des contributions passées, soit en nous proposant de nouveaux billets.

L’un d’entre eux, Daniel SPARTI, nous a proposé le billet ci-dessous, que nous vous soumettons.

Michel Gorin

Billet proposé par Daniel SPARTI, étudiant de 1ère année, HEG Genève, Département ID

Précédemment (le 23.03.2010), la problématique des logiciels libres a déjà été brièvement évoquée.

Pour commencer, rappelons-nous ce qu’est un logiciel libre : il s’agit d’un logiciel qui, selon M. Richard Stallman (fondateur de la Free Stoftware Foundation), respecte quatre libertés fondamentales :

  1. La liberté d’exécuter le programme, pour tous les usages (liberté 0)
  2. La liberté d’étudier le fonctionnement du programme et de l’adapter à ses besoins (liberté 1)
  3. La liberté de redistribuer des copies, donc d’aider son voisin (liberté 2)
  4. La liberté d’améliorer le programme et de distribuer ses améliorations, pour en faire publier toute la communauté (liberté 3)

Pour résumer, disons que le logiciel libre se distingue de son pendant propriétaire (ou privateur) par le fait qu’il met à disposition son code source et permet donc de savoir ce qui se cache derrière le programme, en gros ce qu’on exécute réellement en pressant sur l’icône du logiciel. Ici, il est facile de dire que nous ne sommes pas des informaticiens, et que connaître le code source d’un programme de traitement de texte ne nous servira à rien. Alors, pourquoi abandonner une suite bureautique telle que Microsoft Office ?

Tout simplement, les bibliothèques sont porteuses d’un idéal d’échange d’informations, de liberté de pensée et d’expression, d’aide à une recherche qui permet de trouver les informations pertinentes dont l’utilisateur a besoin : cela passe par une libération vis-à-vis d’un géant tel que Google qui reste incontournable, mais dont la politique nébuleuse en matière d’information et de données personnelles ne semble pas cautionnée par un code d’éthique tel que celui de Bibliothèque Information Suisse (BIS : Association nationale suisse des professionnels de l’information documentaire).

Pourquoi, alors, ne pas pousser la cohérence plus loin en encourageant les logiciels libres et les licences libres, si les quatre libertés qui les caractérisent sont soutenues par la liberté d’information, un des premiers principes du code de BIS ? D’aucuns pourront toujours protester, disant avoir été contraints d’utiliser des logiciels propriétaires. Mais ici, il ne s’agit pas d’obliger les membres de BIS à se débarrasser de Microsoft Office, d’Adobe Reader et d’autres logiciels privateurs contre l’avis de leur hiérarchie, simplement d’encourager la défense du libre, ce qui n’est pas la même chose, vous en conviendrez.

Le principal argument en faveur des logiciels libres est donc une question d’éthique et de cohérence vis-à-vis du code adopté à l’unanimité par les membres de BIS : de nouveau, si les SID veulent donner une image de centres ouverts à tous les publics, où l’aide à l’information est encouragée, il vaut mieux opter pour une suite telle que LibreOffice, voire aller plus loin en abandonnant Microsoft Windows ou Mac et en passant à un système d’exploitation tel qu’Ubuntu ou Debian…

Bibliographie

BIBLIOTHÈQUE INFORMATION SUISSE, 2013. Code d’éthique BIS pour les bibliothécaires et les professionnels de l’information. 06.09.2013.

GNU IS NOT UNIX. Philosophie du projet GNU – Projet GNU – Free Software Foundation. gnu.org [en ligne]. [Consulté le 30.05.2015]. Disponible à l’adresse : https://www.gnu.org/philosophy/philosophy.html

UBUNTU. Entrez dans le monde GNU/Linux avec Ubuntu. doc.ubuntu-fr.org [en ligne]. [Consulté le 30.05.2015]. Disponible à l’adresse : https://doc.ubuntu-fr.org/initiation

Charlie et les bibliothécaires, du point de vue du Code d’éthique des professionnels suisses de l’information

Sur la liste de discussion SWISS-LIB (https://lists.switch.ch/mailman/listinfo/swiss-lib), un collègue a posé une question très intéressante, consistant à savoir si des bibliothèques envisagent de s’abonner à « Charlie Hebdo », suite aux tragiques événements parisiens. 

Cette question est très intéressante, à la fois d’un point de vue personnel (éthique propre à chaque individu) et d’un point de vue professionnel, donc déontologique. Ce dernier a lieu d’être discuté sur SWISS-LIB mais aussi ici ; je vais brièvement le faire à la lumière du Code d’éthique de Bibliothèque Information Suisse/BIS (http://www.bis.ch/fileadmin/ressourcen/arbeitsgruppen/Code_ethique_f.pdf).  

Quels en sont les principes qui sont susceptibles de nous guider dans nos réflexions, en vue d’une éventuelle acquisition de « Charlie Hebdo » ? 

Tout d’abord et de manière générale, une conviction profonde (« Le partage des idées et des informations est fondamental dans une société démocratique ») et l’ancrage du Code d’éthique dans la Déclaration universelle des droits de l’homme (Préambule) : les professionnels de l’information peuvent par conséquent contribuer au nécessaire débat né des attentats perpétrés à Paris, entre autres contre « Charlie Hebdo ». Ensuite, plus spécifiquement, le fait que ces professionnels « rejettent toute interdiction ou restriction de l’accès à l’information et aux idées […,] sélectionnent, acquièrent, traitent et diffusent l’information en dehors de toute pression » (Article 1) : ils ont par conséquent toute la légitimité nécessaire pour décider d’abonner leur bibliothèque à cet hebdomadaire, même (surtout ?) s’ils considèrent la polémique qui enfle autour des limites de la liberté d’expression. Puis, lorsque l’on sait qu’ils « offrent des services qui visent à améliorer les compétences informationnelles de leur public, soit leur capacité […] d’évaluer […] d’utiliser […] l’information » (Article 2) : en abonnant leur bibliothèque à « Charlie Hebdo » et en étant prêts à répondre à toute question du public au sujet de cet hebdomadaire, même les plus dérangeantes, ils aident ce dernier à porter un jugement neutre et objectif sur la nature des informations produites par ce journal. Cela en ayant toujours à l’esprit le fait qu’ils « sont strictement tenus à la neutralité et à l’impartialité en matière de collections […] » et qu’ils « recherchent donc le meilleur équilibre possible dans la constitution des collections » (Article 5) : ce qui signifie en l’occurrence, très clairement, qu’il faut proposer aux usagers, en complément à « Charlie Hebdo », une documentation leur permettant de considérer l’ensemble des points de vue qui s’affrontent dans cette polémique, afin d’assurer cet équilibre particulièrement nécessaire dans une telle situation. Enfin, il va sans dire que les professionnels de l’information « font la distinction entre leurs convictions personnelles et leur devoir professionnel » (Article 5) ; sous cet angle, acquérir aujourd’hui « Charlie Hebdo » va bien au-delà d’un témoignage de solidarité et d’une manifestation de soutien personnels à la liberté d’expression : il s’agit, pour une bibliothèque, de se positionner en qualité d’actrice (au sens étymologique du terme) dans un important débat de société, en contribuant à ce dernier. 

Je conclurai en rappelant que le Code d’éthique de BIS fait aussi appel au bon sens des professionnels de l’information : en effet, ceux-ci « sont spécialement attentifs aux publics spécifiques qui nécessitent une protection particulière » (Article 2). Dès lors, ils peuvent tout à fait justifier la non-acquisition de « Charlie Hebdo », s’ils ont l’intime conviction que la présence de ce périodique sur leurs rayons peut gravement nuire à certains de leurs publics. Ce d’autant plus facilement s’ils disposent d’une politique d’acquisition écrite et claire sur ce point (ils « définissent leurs politiques d’acquisition […] en dehors de toute pression, et ils les publient »).

 Michel Gorin

Image, image…

L’une des étudiantes qui a suivi mon séminaire relatif à l’éthique professionnelle, Alison Swan, m’a transmis un lien. En visionnant cette vidéo pleine d’humour, elle a pensé à notre blog ! Mais où est le rapport avec l’éthique des bibliothécaires ?

Facile ! Il est indirect : les codes d’éthique, tel que celui de l’IFLA ou celui de Bibliothèque Information Suisse – qui sont les derniers parus, à ma connaissance – essaient de projeter une image réaliste et objective de la profession de bibliothécaire. Tout comme cette vidéo. Une image bien éloignée des représentations plus ou moins farfelues, auxquelles nous avons tous été confrontés une fois ou l’autre et qui ont le don de m’exaspérer ou, carrément, de me désespérer… 

En ce sens, les codes d’éthique représentent un excellent moyen de promouvoir la profession de bibliothécaire. De leur lecture attentive naît une représentation objective et positive de ce qu’elle est aujourd’hui. Alors, faisons connaitre nos codes de déontologie à nos usagers, à nos politiques, au grand public, en les affichant, en les reproduisant intégralement ou partiellement sous différentes formes plus ou moins ludiques ! Notre image aura tout à y gagner !

J’en profite pour vous informer du fait que je supervise en ce moment un travail de fin d’études, qui a pour objet de réfléchir aux liens et surtout à l’influence de quelques programmes de formation et codes d’éthique, sur l’image de notre profession : initiative de l’un de mes étudiants, dont je me réjouis de voir le résultat, que je ne manquerai pas de partager avec vous !

Dans cette attente, ne conservez pas votre code d’éthique dans un classeur, mais laissez-le bien en vue et distribuez-le autour de vous !!

Michel Gorin