Charlie et les bibliothécaires, du point de vue du Code d’éthique des professionnels suisses de l’information

Sur la liste de discussion SWISS-LIB (https://lists.switch.ch/mailman/listinfo/swiss-lib), un collègue a posé une question très intéressante, consistant à savoir si des bibliothèques envisagent de s’abonner à « Charlie Hebdo », suite aux tragiques événements parisiens. 

Cette question est très intéressante, à la fois d’un point de vue personnel (éthique propre à chaque individu) et d’un point de vue professionnel, donc déontologique. Ce dernier a lieu d’être discuté sur SWISS-LIB mais aussi ici ; je vais brièvement le faire à la lumière du Code d’éthique de Bibliothèque Information Suisse/BIS (http://www.bis.ch/fileadmin/ressourcen/arbeitsgruppen/Code_ethique_f.pdf).  

Quels en sont les principes qui sont susceptibles de nous guider dans nos réflexions, en vue d’une éventuelle acquisition de « Charlie Hebdo » ? 

Tout d’abord et de manière générale, une conviction profonde (« Le partage des idées et des informations est fondamental dans une société démocratique ») et l’ancrage du Code d’éthique dans la Déclaration universelle des droits de l’homme (Préambule) : les professionnels de l’information peuvent par conséquent contribuer au nécessaire débat né des attentats perpétrés à Paris, entre autres contre « Charlie Hebdo ». Ensuite, plus spécifiquement, le fait que ces professionnels « rejettent toute interdiction ou restriction de l’accès à l’information et aux idées […,] sélectionnent, acquièrent, traitent et diffusent l’information en dehors de toute pression » (Article 1) : ils ont par conséquent toute la légitimité nécessaire pour décider d’abonner leur bibliothèque à cet hebdomadaire, même (surtout ?) s’ils considèrent la polémique qui enfle autour des limites de la liberté d’expression. Puis, lorsque l’on sait qu’ils « offrent des services qui visent à améliorer les compétences informationnelles de leur public, soit leur capacité […] d’évaluer […] d’utiliser […] l’information » (Article 2) : en abonnant leur bibliothèque à « Charlie Hebdo » et en étant prêts à répondre à toute question du public au sujet de cet hebdomadaire, même les plus dérangeantes, ils aident ce dernier à porter un jugement neutre et objectif sur la nature des informations produites par ce journal. Cela en ayant toujours à l’esprit le fait qu’ils « sont strictement tenus à la neutralité et à l’impartialité en matière de collections […] » et qu’ils « recherchent donc le meilleur équilibre possible dans la constitution des collections » (Article 5) : ce qui signifie en l’occurrence, très clairement, qu’il faut proposer aux usagers, en complément à « Charlie Hebdo », une documentation leur permettant de considérer l’ensemble des points de vue qui s’affrontent dans cette polémique, afin d’assurer cet équilibre particulièrement nécessaire dans une telle situation. Enfin, il va sans dire que les professionnels de l’information « font la distinction entre leurs convictions personnelles et leur devoir professionnel » (Article 5) ; sous cet angle, acquérir aujourd’hui « Charlie Hebdo » va bien au-delà d’un témoignage de solidarité et d’une manifestation de soutien personnels à la liberté d’expression : il s’agit, pour une bibliothèque, de se positionner en qualité d’actrice (au sens étymologique du terme) dans un important débat de société, en contribuant à ce dernier. 

Je conclurai en rappelant que le Code d’éthique de BIS fait aussi appel au bon sens des professionnels de l’information : en effet, ceux-ci « sont spécialement attentifs aux publics spécifiques qui nécessitent une protection particulière » (Article 2). Dès lors, ils peuvent tout à fait justifier la non-acquisition de « Charlie Hebdo », s’ils ont l’intime conviction que la présence de ce périodique sur leurs rayons peut gravement nuire à certains de leurs publics. Ce d’autant plus facilement s’ils disposent d’une politique d’acquisition écrite et claire sur ce point (ils « définissent leurs politiques d’acquisition […] en dehors de toute pression, et ils les publient »).

 Michel Gorin

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Une réflexion sur “Charlie et les bibliothécaires, du point de vue du Code d’éthique des professionnels suisses de l’information

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