Retrait d’une étude scientifique qui dérange Monsanto et Elsevier

En septembre 2012, la revue scientifique Food and Chemical Toxicology, éditée par Elsevier, a publié une étude, menée par le Professeur Gilles-Éric Séralini de l’Université de Caen, qui suggérait qu’un maïs Monsanto génétiquement modifié (GM), et l’herbicide Roundup avec lequel il était cultivé posaient de sérieux risques pour la santé. Cette étude alimentaire de deux ans avait découvert que les rats nourris souffraient de lésions sévères au foie et rein, d’un accroissement de leur taux de tumeurs et d’une mort prématurée. L’herbicide (Roundup) et le maïs GM étaient tous deux des produits Monsanto.

Séralini G-E, Clair E, Mesnage R, Gress S, Defarge N, Malatesta M, Hennequin D, de Vendômois J-S. Long term toxicity of a Roundup herbicide and a Roundup-tolerant genetically modified maize. Food and Chemical Toxicology, 50 (2012) 4221–4231. http://dx.doi.org/10.1016/j.fct.2012.08.005

Quelques mois plus tard, en mars 2013, des critiques formulées par d’autres chercheurs font l’objet d’une réponse détaillée par l’équipe du Professeur Séralini. Cette réponse a été publiée dans la même revue.

Séralini G-E, Clair E, Mesnage R, Gress S, Defarge N, Malatesta M, Hennequin D, de Vendômois J-S. Answers to critics : why there is a long term toxicity due to NK603 Roundup-tolerant genetically modified maize and to a Roundup herbicide Food and Chemical Toxicology 53(2013), 476–483. http://dx.doi.org/10.1016/j.fct.2012.11.007

La nomination de l’ex-scientifique de Monsanto Richard Goodman au poste nouvellement créé de rédacteur en chef adjoint de la biotechnologie pour la revue Food and Chemical Toxicology ne font qu’enflammer les débats. On parle d’une campagne de discrétisation orchestrée pour mettre à mal les résultats de l’étude.

Les critiques de fond se ramènent à deux : la souche de rats de laboratoire ‘Sprague-Dawley’ utilisée était inappropriée, car elle est sujette aux cancers, d’une part, et le nombre d’animaux à utiliser pour des tests sur le cancer trop petit, d’autre part. En fait, l’étude n’avait pas explicitement comme objectif de faire une étude sur les cancers, mais concernait une expérimentation de toxicologie alimentaire, pour laquelle la souche de rongeurs de laboratoire ‘Sprague-Dawley’ est la souche la plus couramment utilisée, et le nombre d’animaux, soit 10 dans chaque groupe, était en conformité avec les directives de l’OCDE pour conduire ce type d’expérimentation.

Le 27 novembre 2013, l’éditeur de la revue Food and Chemical Toxicology, A. Wallace Hayes, écrit au Professeur Gilles-Eric Séralini : l’article de septembre 2012 sera retiré au motif qu’il était « peu concluant », et non parce qu’il y a eu fraude ou erreur. L’article incriminé avait pourtant été publié selon le modèle habituel du peer-reviewing, après lecture et examen par des pairs.

Un jour plus tard, le 28 novembre 2013, un communiqué de presse a été publié par une société de relations publiques, intitulé « Elsevier Announces Article Retraction from Journal Food and Chemical Toxicology » .

Seralini_SD_retracted

Pour mémoire, outre le fait d’être réputé pour être un éditeur dont les prix exorbitants des périodiques scientifiques grèvent les budgets des bibliothèques, Elsevier est déjà connu pour avoir publié 6 revues truquées commanditées par des sociétés pharmaceutiques anonymes (Elsevier published 6 fake journals, Bob Grant, TheScientist, 7 May 2009,). Elsevier est également la cible d’un boycott international toujours en cours comme une protestation par des universitaires contre ses pratiques commerciales, en particulier les prix élevés exigés pour les revues et les livres. À ce jour, plus de 14.100 personnes ont signé et se sont engagées à n’y plus publier, êtres juges lors de relectures ou faire un travail éditorial avec Elsevier.

L’équipe de Séralini s’élève fermement contre ce retrait et entend recourir à des mesures juridiques contre la revue pour protéger leurs droits (FCT requests the retraction of Prof Seralini’study). La revue Food and Chemical Toxicology et l’éditeur Elsevier entretiennent donc manifestement une confusion délibérée entre « article présentant des impacts négatifs sur la santé et pour lequel aucune fraude ou erreur n’a été trouvée » et « article qui prétend qu’il n’y aucun impact négatif sur la santé et dans lequel une erreur grave a été commise ». Ce n’est pas seulement une violation flagrante de l’éthique dans le secteur de l’édition, mais cela signifie aussi une conspiration en vue de retirer des résultats rendus publics qui pourraient être d’une grande importance pour la santé publique. En outre, c’est un abus de la science qui s’élève au rang d’une sorte de « terrorisme » de la part d’une entreprise sur la recherche scientifique et les scientifiques indépendants. Ce type d’action s’en prend au coeur même de la science et de la démocratie, et à l’aspiration de scientifiques à travailler pour le bien public.

Un groupe de scientifiques a donc rédigé une lettre ouverte demandant une annulation du retrait de l’article en question et des excuses publiques exprimées auprès des auteurs : Open Letter on Retraction and Pledge to Boycott Elsevier.

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Ce billet a été très largement inspiré par l’article « Le retrait de l’article sur les résultats des recherches du groupe Séralini est une violation de la science et de l’éthique » du Dr Mae-Wan Ho & du  Professeur Peter Saunders. Une cyberaction est également lancée depuis le 9 décembre 2013 : Cyberaction N° 592 : Pour l’annulation du retrait de l’article de GE Seralini.

Un tout grand merci à ma collègue Simone Jérôme de m’avoir tuyauté sur cette actualité.

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2 réflexions sur “Retrait d’une étude scientifique qui dérange Monsanto et Elsevier

  1. Pingback: Daniel Bourrion vs David Tempest : 1-0 « biblioth|ê|thique

  2. De telles pratiques de la part d’un éditeur scientifique tel qu’Elsevier sont choquantes et contribuent largement à porter atteinte à sa crédibilité. La liberté de la science est un principe qui se doit d’être respecté par les éditeurs car il est crucial pour le progrès. Engager une personne étroitement liée à un géant comme Monsanto à un poste de rédacteur adjoint crée un conflit d’intérêts qui devrait à tout prix être évité par une revue scientifique digne de ce nom. Quant à retirer un article parce qu’il dérange ledit géant, c’est purement et simplement de la censure. Il est tout à fait possible que les critiques formulées à l’encontre de cet article soient justifiées, je n’ai pas les connaissances nécessaires pour en juger, et il faudrait de toute façon d’autres recherches sur le même sujet pour pouvoir réellement affirmer les effets néfastes des produits Monsanto. Cependant, il est important que ces informations soient accessibles aux chercheurs. Enfin, pour ceux qui douterait de l’implication de Monsanto dans le retrait de cet article, la raison invoquée par Elsevier est suprenante. Si cet article est peu concluant pourquoi a-t-il été publié et pourquoi les relecteurs l’ont-ils approuvés?

    Cette affaire soulève donc de nombreux problèmes quant à cet éditeur et il est à mon sens très important que les scientifiques en soient conscients. Libre à eux ensuite de décider s’ils souhaitent publier ou non chez un tel éditeur. Je suis donc surprise de ne jamais avoir entendu parler de ces problèmes lors des mes études scientifiques.

    Aimé par 1 personne

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