Citation sur commande dans les publications scientifiques : une étude aux résultats édifiants !

Il peut malheureusement arriver que des chercheurs ayant soumis un article à une revue scientifique se voient retourner leur contribution avec, comme demande de correction de la part de l’éditeur (editor), l’ajout de citations bibliographiques complémentaires d’articles de périodiques publiés par le même éditeur commercial (publisher). L’objectif étant ainsi d’augmenter artificiellement l’importance et l’impact de ces revues citées sur commande et ainsi de faire gonfler notamment le facteur d’impact (IF), dont les limites et la tyrannie ne sont plus à démontrer (certains l’ont même fait avec beaucoup d’humour). Si l’auteur ne se soumet pas à cette « invitation » à ajouter des citations, il risque tout bonnement de voir son texte refusé. Ainsi, le message ci-dessous a été adressé par l’éditeur de la revue Leukemia à l’auteur d’un article envoyé pour publication :

Manuscripts that have been published in Leukemia are too frequently ignored in the reference list of newly submitted manuscripts, even though they may be extremely relevant. […] We have noticed that you cite Leukemia [once in 42 references]. Consequently, we kindly ask you to add references of articles published in Leukemia to your present article.

Smith, R. (1997). Journal accused of manipulating impact factor. BMJ 1997; 314:461.5. doi: 10.1136/bmj.314.7079.461d

On trouvera d’autres exemples tout aussi écœurants dans un article publié en 2010:
Macdonald, S., Kam, J. (2010). Counting footnotes: Citability in management studies. Scandinavian Journal of Management, 26(2): 189-203. doi: 10.1016/j.scaman.2010.01.003

En gros, à côté du « perish or publish », les chercheurs peuvent également parfois se retrouver confrontés au « add citations or risk rejection ». Si le phénomène est bien connu des chercheurs, son ampleur vient d’être objectivée et analysée par deux chercheurs de l’Université d’Alabama qui ont mené une enquête sur ce phénomène des citations « obligatoires ». Ils ont récolté 6672 réponses de chercheurs en économie, gestion, sociologie et psychologie. Les résultats, publiés dans un numéro de Science de février 2012, sont tout bonnement édifiants !

Le graphique ci-dessous illustre le pourcentage de répondants à l’enquête

  • qui ont déjà subi des demandes d’ajouts de citations (env. 20%) (colonne 1),
  • qui sont conscients de l’existence de cette pratique (env. 45%) (colonne 2),
  • qui pensent que c’est une procédure inappropriée (86%) (colonne 3),
  • qui pensent que ces demandes réduisent le prestige d’un journal (81%) (colonne 4),
  • qui seraient moins enclins à soumettre un papier à un périodique où ces pratiques existent (64%) (colonne 5),
  • qui ajouteraient d’emblée des citations du journal avant même de soumettre leur article (57%) (colonne 6). [A mon sens, le chiffre le plus interpellant !]

Le pourcentage de périodiques (analysés dans le cadre de cette étude) où ces pratiques existent est également représenté : 175 périodiques sur 832, soit 21% (colonne 7).

Parmi les 6672 répondants à l’enquête, et pour la période des cinq dernières années, 519 chercheurs ont reconnu avoir subis des pressions une fois pour l’ajout de citations. Pour 390, ce fut deux fois et trois fois pour 176 autres chercheurs… Dans la majorité des cas (593), le nombre de citations de complaisance à ajouter dans l’article soumis n’était pas spécifié. Dans 56 cas, il ne fallait ajouter qu’une seule citation, dans 144 cas deux citations, dans 178 cas trois citations, dans 59 cas quatre citations et dans 128 cas cinq citations. Pour 35 chercheurs, il leur avait été demandés d’ajouter jusqu’à huit citations ou plus…

L’enquête a également mis d’autres faits en avant (voir le tableau ci-dessous). Par exemple que les maîtres-assistants et les maîtres de conférence avaient plus de chance, respectivement 5,5% et 4,3%, que les professeurs (pris comme base de calcul) d’être victimes de demandes d’ajout de citations de complaisance. De plus, à chaque co-auteur supplémentaire, on constate qu’il y a 2% de chance en plus d’échapper aux demandes d’ajout, sans doute car les rédacteurs et éditeurs en chef trouvent-ils plus facile d’influencer de plus petits groupes de co-auteurs.

Autre fait relevé, par rapport à l’économie (discipline prise comme base de calcul), c’est surtout dans les domaines relevant des sciences de gestion (marketing, management, finance, systèmes d’information et comptabilité) que les auteurs courent le plus de risques. Beaucoup moins par contre en sociologie et en psychologie. Enfin, si l’on compare les différents types d’éditeurs en prenant les presses universitaires comme base, il est désormais prouvé que les éditeurs commerciaux et les sociétés savantes ont des approches plus coercitives.

Ces pratiques sont tout bonnement écœurantes ! Vu la charge financière que constituent les abonnements de périodiques scientifiques pour les bibliothèques universitaires et les centres de recherche, on se serait attendu à un peu plus de correction de la part des éditeurs et rédacteurs en chef, chercheurs eux aussi… Bien sûr, tous ne sont pas à mettre dans le même panier – loin s’en faut ! – et l’on se gardera bien de jeter l’opprobre sur toute cette profession !! Je serais personnellement très intéressé de voir circuler sur la toile la liste des titres périodiques concernés et de ces éditeurs en chef à la déontologie limitée… Double jeu, doubles risques ! Le monde scientifique y gagnerait à dénoncer ces pratiques avec plus de vigueur. Retirer d’emblée toutes les auto-citations (des auteurs et des articles publiés dans le même périodique) des calculs des indices bibliométriques (dont l’IF) amènerait sans doute à réduire fortement le nombre de citations de complaisance ou mises sur commande.

Source :
Wilhite, A.W., Fong, E.A. (2012). Coercive Citation in Academic Publishing. Science, 335(6068), 542-543. doi: 10.1126/science.1212540

Publicités

4 réflexions sur “Citation sur commande dans les publications scientifiques : une étude aux résultats édifiants !

  1. Pingback: Citation sur commande dans les publications scientifiques : une étude aux résultats édifiants ! / biblioth|ê|thique, 05.03.2012

  2. Pingback: Evaluation de la recherche | Pearltrees

  3. Why not? Come to see me whenever you like.My watch is faster than yours.I see what your meanDon’t forget to keep in touch.what a lovely little girl she is!He has a large income.They played a shameful part in the whole affair.Time is running out.He suddenly appeared in the party.

    J'aime

  4. Pingback: Quatre ans après : le point et la suite pour le blog biblioth|ê|thique « biblioth|ê|thique

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s