Pas de coming out en bibliothèque svp

En avril 2010, la bibliothèque publique Burlington County Library System à Westampton (New Jersey) a décidé de retirer de ses rayons tous les exemplaires dont elle disposait de l’anthologie allosexuelle Revolutionary Voices: A Multicultural Queer Youth Anthology (Alyson, 2000). Cette anthologie se compose d’histoires de jeunes ayant fait leur coming out, d’anecdotes, d’expériences vécues, souvent difficiles, parfois cocasses. En voici l’un des comptes rendus que l’on trouve sur Amazon :

This groundbreaking, multicultural collection of stories by the queer and young should be required reading for every jaded adult–teachers, parents, politicians–and anyone who fears for the future of our country. In fact, 22-year-old editor Amy Sonnie should run for Congress. Her introduction to this touching, funny, and sometimes sad anthology is smarter and more thoughtful than any political rhetoric this old queer has heard lately. While the work is wildly diverse […], all of it speaks to the isolation and fear of being queer and young. A boy lies awake at night practicing to be more masculine. An intersexed gay boy comes out to his high school. A butch girl tells of years of daily bashing. Fear, though, is not the overriding emotional tone to this collection. The contributors exhibit a belief in themselves, a well-placed youthful confidence that speaks as loudly as the most poignant writing. Their determination to survive and thrive despite a homophobic society comes through loud and clear. It’s the perfect antidote to adult cynicism about youth. –Jack Connolly

Certains apprécieront ce type d’anthologie (notamment pour son côté témoignages et cas vécus), d’autres pas. Libre à chacun de s’intéresser ou non à cette œuvre? de la lire… ou pas. Il en est ainsi des lecteurs comme des bibliothécaires. Il en est ainsi de tous les livres. Cette anthologie a en tout cas été considérée par le Gay, Lesbian and Straight Education Network (GLSEN) comme « the first creative resource by and for queer and questioning youth of every color, class, religion, gender and ability » et a  été désigné en 2001 comme l’un des meilleurs ouvrages adultes à destination des élèves du secondaire par le School Library Journal.

D’une façon générale, un cas n’étant bien sûr pas l’autre, retirer des rayons ou changer de place un ouvrage parce qu’on en juge le contenu inapproprié n’est en soi pas anormal. Cela fait pleinement partie des responsabilités des bibliothécaires. Ce qui est ici surtout (!) tout à fait contestable, c’est la façon dont le retrait a été opéré à la Burlington County Library System (BCLS)!

En effet, plutôt que de suivre la procédure officielle en cas de contestation, la directrice a simplement agi suite à une plainte informelle de Beverly Marinelli, membre d’une locale d’un mouvement politique conservateur. Dans un e-mail du 25 mai à un collaborateur, Gail Sweet, directrice de la BCLS, donnait en deux mots seulement la raison justifiant le retrait de l’ouvrage Revolutionary Voices : « child pornography« . L’American Civil Liberties Union of New Jersey a pu obtenir copie des e-mails à ce sujet entre Gail Sweet et Beverly Marinelli. On voit clairement que la décision de mettre au pilon (« copies need to totally disappear (as in not a good idea to send copies to the book sale)« , e-mail de Gail Sweet du 3 mai) les exemplaires de l’anthologie fut prise pour le moins légèrement: discussion entre Sweet et Marinelli, puis entérinement en commission. Et hop, expédié! Or, retirer un ouvrage des rayons de la bibliothèque parce qu’on en juge le contenu… disons… non conforme aux bonnes mœurs est une opération non mineure et, à l’instar d’autres bibliothèques américaines et comme le recommande l’ALA, la BCLS dispose pourtant d’une procédure bien spécifique qui n’a visiblement pas du tout été suivie ici.

Dans une interview au Philadelphia Inquirer, Beverly Marinelli qualifiait l’anthologie de « pervasively vulgar, obscene, and inappropriate ». Cette personne fait partie d’une locale du Groupe 9.12, fondé en 2009 par le présentateur de Fox News Glenn Beck. Son « objectif est d’unifier les Américains en recréant le sentiment nationaliste qui était apparu après les attentats du 11 septembre 2001 ». On peut se faire une idée rapide de la nature de ce mouvement en découvrant sur leur site leurs 9 principes et 12 valeurs (voir aussi les pages française et anglaise de Wikipédia). Leurs deux premiers principes ne sont  rien d’autre que « America Is Good » et « I believe in God and He is the Center of my Life« … Tout un programme! Le Groupe 9.12 est également à l’origine du retrait de la même anthologie de la Rancocas Valley Regional High School en mai dernier.

En retirant l’ouvrage contesté à la hussarde, Gail Sweet a donné un solide coup de canif dans le code de déontologie de la profession. Comme le souligne très justement Mary Minow sur le LibraryLaw Blog:

The take-home message for libraries, especially public institutions, is that book removal policies are immensely important. Libraries can protect themselves against exposure to lawsuits, if they adopt procedures for handling challenges http://www.ala.org/ala/issuesadvocacy/banned/challengeslibrarymaterials/copingwithchallenges/conductingchallenge/index.cfm and for « weeding, » — and then exercise care to follow those procedures carefully.

Sinon, à quoi cela sert-il, je vous le demande? Et dire que Beverly Marinelli dit avoir fait tout cela pour les enfants… Il y en a quand même qui ferait mieux de s’abstenir (sans mauvais jeu de mots…). Des quelques articles ci-dessous, je vous inviterais à lire en particulier le billet de Monica Kinney.

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Quelques sources :

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Voir aussi sur Vagabondages:
Représentations de l’homosexualité dans les bibliothèques municipales françaises (17 mai 2010)

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3 réflexions sur “Pas de coming out en bibliothèque svp

  1. Je trouve le retrait de ce livre totalement scandaleux et anti éthique au possible. La bibliothécaire a cédé à une petite pression d’une seule personne alors qu’il est indiqué dans les codes de déontologie que les bibliothécaires ne sont pas censés moduler les collections à cause de groupe de pressions.
    L’homosexualité étant un sujet qui touche les jeunes (et les moins jeunes d’ailleurs), le livre mentionné aurait tout a fait eu sa place dans la collection de la bibliothèque du comté. Cela devait bien arranger la bibliothécaire que de retirer ce document et elle a profité de la première occasion pour le faire.

    Aimé par 1 personne

  2. La manière de procéder de cette bibliothèque est fortement contestable…

    Ce qui m’interpelle, c’est qu’il n’y ait aucune mention d’une politique d’acquisition, alors qu’il s’agit d’un document de référence de la profession. Si cette bibliothèque en possédait une, il aurait été judicieux de s’y référer, et d’étudier plus sérieusement le cas, quitte à modifier ladite politique d’acquisition en décidant (par exemple) de proposer des documents présentant divers points de vue sur la sexualité, pour autant que le contenu soit dépourvu d’obscénité. Cela permettrait de justifier le choix de la collection auprès des usagers, et de régler les problèmes de cet ordre à l’avenir.

    Si chaque bibliothèque possédait une politique d’acquisition solide sur laquelle s’appuyer, bien des problèmes seraient épargnés.

    Aimé par 1 personne

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