La neutralité à quel prix ?

Les bibliothécaires que nous sommes se doivent-ils d’observer la plus stricte neutralité dans le cadre de leur travail? D’aucuns pensent que oui, du moins en théorie, d’autres sont plus coulants. En pratique, la chose est bien entendu beaucoup moins aisée. Quelques citations et cas à envisager:

(1)

In policies about personal attire, exhibits, and meeting spaces, libraries must devise policies that are content-neutral. If religious or political groups are allowed to use space or facilities, then all religious or political groups are entitled the same privileges regardless of point of view. If dress rules allow religious or patriotic symbols, the privilege extends to all points of view. If the library has accepted a gift from the Methodist Church, must it also accept a gift from the Church of Scientology? Just as public television struggled with accepting sponsorship from the Ku Klux Klan, libraries may wish to avoid associations that may lead to controversy, but to do so requires content-neutral policies that govern other areas of library conduct.

Jean Preer, Library Ethics. Libraries Unlimited, 2008 (p. 180)

Une bibliothèque peut-elle interdire à ses employés d’afficher le port visible de tout signe distinctif d’ordre religieux ou philosophique mais autoriser ceux-ci à afficher des signes d’ordre plus politique (ou vice versa)?

Exemple: Quid si en octobre 2008, il aurait été interdit aux employées musulmanes de porter le foulard et autorisé d’arborer un pin’s pro-Obama?

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(2)

Keepers of books, keepers of print and paper on the shelves, librarians are keepers also of the records of the human spirit—the records of men’s watch upon the world and on themselves. In such a time as ours, when wars are amde against the spirit and its works, the keeping of these records is itself a kind of warfare. The keepers, whether they wish or not, cannot be neutral.

Archibald MacLeish, Of the Librarian’s Profession. Extrait de A Time to Speak, 1941,
réédité dans James R. Kreuzer, Lee Cogan (eds), Studies in Prose Writing
(alternate ed.). Holt, Rinehart and Winston, 1963 (p. 72).

Un véritable plaidoyer à l’engagement moral des bibliothécaires! Mais c’était durant une période sombre de notre histoire (1941, « such a time as ours »). Archibald MacLeish (1892-1982), avocat, écrivain et poète américain, fut également à la tête de la Bibliothèque du Congrès de 1939 à 1944.  Amené à ce poste grâce à de forts soutiens politiques, il fut l’un des principaux modernisateurs de la LC. J’aime beaucoup cette citation de MacLeish : elle sonne comme un avertissement, une mise en garde à l’étudiant, au bibliothécaire novice. Tout le texte Of the Librarian’s Profession résonne comme une ode au métier de bibliothécaire.

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(3)

Most librarians tend to avoid taking sides or entering into conflicts, perhaps out of pride that what they do benefits others. At the same time, many librarians have difficulty in maintaining their highly touted neutrality when information is being requested by those who may be perceived as somehow unsuitable.

Gerald R. Shields, « The FBI Creates An Awareness of Librarian Ethics: An Opinionated Historical Review » in F.W. Lancaster (ed.), Ethics and the Librarian. University of Illinois, Graduate School of Library and Information Science, 1991 (p. 26).

Les « somehow unsuitable » ne sont rien d’autre que les agents du FBI dans le cadre du Library Awareness Program des années 1980. On inviterait même à plus de désobéissance civique…

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(4)

Far more open are the social activists who argue that libraries cannot be neutral in the battle between right and wrong. The difficulty is, of course, in the definition of right and wrong. Sometimes this discussion takes subtle turns.

Herbert S. White, « Teaching Professional Ethics to Students of Library and Information Science » in F.W. Lancaster (ed.), Ethics and the Librarian. University of Illinois, Graduate School of Library and Information Science, 1991 (p. 37-38).

Écho à la citation d’Archibald MacLeish. Mais les bibliothécaires ne sont-ils pas souvent eux-mêmes ces fameux « social activists« ? Nous sommes généralement sensibles aux logiciels libres (et pas seulement dans le cadre professionnel). Beaucoup d’entre nous sont engagés dans le mouvement de l’Open Access (c’est même le cas dans mon institution).  La menace de l’ACTA a largement été relayée par de nombreux bibliothécaires (par exemple sur Bibliobesssion et sur S.I.Lex), etc. Ces exemples d’activisme ne sont selon moi pas opposables à la neutralité (certains y verront toutefois peut-être une contradiction dans les termes). Tout est question de proportion. Si la neutralité est importante dans notre métier, nous ne devons pas la brandir systématiquement pour nous abriter, comme un écran de protection et nous enfermer dans un carcan d’asexué politique (philosophique…).

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4 réflexions sur “La neutralité à quel prix ?

  1. Bonjour,

    C’est une vraie question que vous soulevez là. mais il faut à mon avis introduire une distinction importante. L’obligation de neutralité (qu’il faudrait d’ailleurs rapprocher et distinguer du devoir de réserve) s’applique aux agents publics dans l’exercice de leurs fonctions. Dans ce cadre là, la neutralité doit être observée strictement et il n’est pas question par exemple de faire état d’opinions politiques.

    Mais les agents publics sont aussi des citoyens et l’obligation de neutralité ne s’applique pas avec la même force lorsque nous nous exprimons en dehors de l’exercice de nos fonctions, comme c’est le cas lorsque l’on rédige un blog. Certains aspects du devoir de réserve peuvent tout de même jouer, comme révéler des informations confidentielles ou porter un jugement sur la politique de son établissement. mais il existe une marge de manœuvre assez conséquente qui permet de prendre position.

    Lorsque j’écris sur mon blog, je le fais certes en tant que bibliothécaire (car je suis profondément bibliothécaire, au-delà de l’exercice de mes fonctions), mais ce n’est pas incompatible avec le fait d’exprimer une opinion.

    Et je pense que le bibliothécaire a un rôle important à jouer vis-à-vis de grands sujets d’opinion, comme la défense des libertés publiques. C’est ce qui se passe par exemple aux Etats-Unis, où la voix des bibliothécaires sur ces questions a une importance significative.

    PS : sur ACTA, la prise de positon des bibliothécaires a dépassé le cadre des blogs personnels. L’IABD (Interassociation Archives Bibliothèques Documentation) a publié une déclaration à ce sujet, pour alerter sur les menaces aux libertés que font peser ces accords.

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  3. Salut !

    Un feedback intéressant qui en appelle en autre (que l’on tentera dans la mesure du possible pas trop inintéressant).

    Tout ‘abord merci pour la précision quant à la prise de position officielle de l’IABD. C’est par paresse, pressé de valider mon billet et d’aller dormir, que j’avais décidé de laisser le texte en l’état, mais tu as bien raison de le mentionner !

    D’une manière générale, je n’aime pas trop en soi l’idée d’ « obligation de neutralité ». La formulation elle-même ne me parle pas vraiment.

    Une obligation de neutralité qui s’applique aux agents publics ? Bon, en soi, je veux bien, mais si je puis m’imaginer que la chose est claire et évidente pour vous outre-quiévrain, qu’elle coule de source (cf. la République et l’héritage culturel qui en découle) et qu’il ne viendrait, du moins je le pense, l’idée à personne de mettre en question cette obligation de neutralité, c’est par contre beaucoup plus flou ici en Belgique où le législateur a eu (et a toujours) un mal fou à se positionner clairement en matière notamment de port de signes distinctifs religieux et/ou philosophiques (mais bon, hélas ! il faut avouer que nous sommes bien habitués aux décisions fourre-tout, aux palabres politiques interminables et autre tuyauterie institutionnelle…). Voir par exemple les articles suivants sur Lalibre.be :

    Plutôt que d’une obligation de neutralité (la loi ne pourra jamais me garantir la moindre neutralité, tout au plus permettra-t-elle de porter plainte ou de remettre les choses « en ordre », i.e comme la loi le prévoit), je préfèrerais mettre l’accent sur une vraie sensibilisation à la neutralité, en particulier via l’éducation et la formation des bibliothécaires, mais aussi via des lectures diverses, des analyses de cas d’école, des échanges (conférences, blogs…). Plus la sensibilité à la neutralité sera présente et mieux celle-ci sera comprise, acceptée et respectée des différents acteurs (bibliothécaires et public!). Une neutralité systématique, voire absolue, dans l’exercice de nos fonctions ? Je ne le pense pas, ni ne le souhaite. Je préfère ici faire le pari du bon sens (mais peut-être top commode) que de la règle.

    Mais quand bien même une obligation de neutralité existerait pour tous les bibliothécaires agents publics, et admettons que celle-ci soit bien suivie (même en Gelbique!), pourquoi cette neutralité devrait-elle se limiter aux seuls bibliothécaires de statut public ? Et les autres ? Si un institut de recherche privé disposant d’une bibliothèque avec un service de référence accessible aux extérieurs, est-il acceptable qu’à ma demande de recherche bibliographique sur tel ou tel point précis, le bibliothécaire ne me fournisse que des références allant dans le sens de l’institut. Exemples :
    (1) Quid si le bibliothécaire de référence d’une société menant des recherches dans le domaine des OGM ne pouvait me fournir que des références d’articles en faveur des OGM ?
    (2) Imaginons que sur un sujet bien précis, bien cerné, bien ciblé (exemple, inspirons-nous de l’actualité, le développement de colonies israéliennes à l’endroit L et au moment T), le bibliothécaire X de l’un institut sérieux de recherche sur le monde arabe me fournisse une trentaine de références (revues de presse, rapports, etc.) qui sont majoritairement défavorables à Israël. Imaginons toujours que, dans le même temps, sur le même sujet, le bibliothécaire Y de référence d’un important centre de recherche sur le judaïsme et l’histoire du peuple juif ne me trouve lui que des références majoritairement en faveur de la colonisation israélienne.
    Moi, cela m’interpelle. Je ne prétends pas qu’il y aurait forcément erreur ou la volonté d’orienter mes lectures, mais cela me dérangerait. Bon ben si eux, cela ne les empêche pas de dormir, c’est déjà ça. S’ils n’y voient aucune contradiction, tant mieux pour eux, mais moi cela me chipote quand même. Même si a priori, cela peut être normal et tout à fait conforme à la législation. (Bien sûr, on peut envisager tout à fait sérieusement des éléments qui expliqueraient en partie ces différences : différentes bases de données employées, articles dans d’autres langues que le français, choix délibéré par l’un des bibliothécaires de me fournir en priorité les références pour lesquelles l’accès au texte intégral serait aisé et sans surcoût, etc.).

    Dans ces derniers exemples, l’obligation de neutralité n’est certes pas d’application, mais je pense qu’on y gagnerait quand même plus avec la sensibilisation à la neutralité.

    Quant au devoir de réserve, notamment en lien avec la tenue d’un blog, j’abonde dans ton sens. J’ai justement eu ces scrupules il y a quelques semaines déjà lorsque circulait sur la toile l’invitation à publier sur son blog la bannière « Tous contre l’ACTA ». Oui ? Non ? Je fais ? Je fais pas ? J’ai préféré ne pas la mettre et ne pas prendre position sur mon blog (même si je n’en pensais pas moins), précisément en raison du fil rouge de celui-ci. Et à ce jour, je ne sais toujours pas si j’ai fais le bon choix 😉

    Sur ce, mon lit m’appelle…

    François

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