Rififi à Pataskala

Jamais entendu parlé de Pataskala ? Une petite ville de 10.000 habitant dans l’Ohio. On ne vous en tiendra pas rigueur. Voici l’occasion de découvrir une des actualités qui a défrayé la chronique locale fin 2009.

L’histoire

Marti Shrigley, mère de trois enfants et grand-mère de six petits-enfants, eut la surprise de découvrir sur l’étagère des dernières acquisitions de la Pataskala Public Library, le guide Mastering Multiple Position Sex d’Eric Marlowe Garrison. La couverture de l’ouvrage contient des photos d’adultes nus et l’on trouve à l’intérieur des illustrations instructives. Convaincue que sous le couvert d’un manuel éducatif, il s’agissait en réalité d’un ouvrage pornographique, Marti Shrigley demanda tout d’abord que le livre soit soustrait au regard des jeunes et retiré de l’étagère des récentes acquisitions avant de réclamer plus tard que la bibliothèque s’en défasse. Elle en appela au directeur, Matt Nojonen, qui refusa sa demande, se basant tant sur la solide réputation professionnelle d’Eric Marlowe Garrison – éducateur sexuel et conférencier sérieux – que sur le fait que l’ouvrage incriminé mettait l’accent sur la responsabilité et les relations heureuses. Marti Shrigley en appela aussi aux membres du conseil d’administration de la bibliothèque. Mais en date du lundi 16 novembre 2009, le conseil d’administration de la bibliothèque décida à l’unanimité de conserver le livre. Elle approcha également Steve Butcher, le maire de Pataskala, ainsi que Chris Forshey, le chef de la police locale. Sans succès non plus.

Afin que les jeunes ne tombent pas sur ce guide, Marti Shrigley l’emprunta elle-même. Au début, elle avait émis le souhait de ne jamais le rendre, prête à payer les amendes qu’il faudrait. Elle le rendit néanmoins, mais un autre lecteur le réemprunta aussitôt, puis un autre le réserva. Avant que Mati Shrigley ne découvre le manuel, celui-ci avait déjà été emprunté à plusieurs reprises, par des adultes exclusivement. Personne ne s’en était plaint.

Dans le chef de Marti Shrigley, il ne s’agissait pas de censurer la bibliothèque :

« This is not about censorship, because I believe in America we have the right to read and see whatever. »

A la suite de cet incident, d’autres parents se sont émus que pareil document soit disponible à la bibliothèque. Notons qu’un mineur ne peut devenir membre de la bibliothèque de Pataskala qu’avec l’aval de ses parents ou de son représentant légal.

Trois autres tentatives furent entreprises par la suite :

  1. Marti Shrigley demanda également au conseil d’administration de mettre en place un comité qui aiderait à l’avenir le directeur à sélectionner les nouvelles acquisitions. Ce fut refusé.
  2. Il fut également demandé que le livre Mastering Multiple Position Sex soit retiré des rayons et placé derrière le comptoir ou sur le haut d’une étagère. Matt Nojonen n’apprécia pas cette idée (« We don’t have any other parts of our collection sequestered that way« ), mais ne ferma pas totalement la porte à cette possibilité.
  3. On suggéra aussi que la bibliothèque interroge ses lecteurs afin que ceux-ci puissent décider par un vote s’il fallait conserver l’ouvrage dans ses collections.

Le comité d’administration répondit que s’il fallait que les lecteurs approuvent la présence des livres par des votes, celle-ci n’aurait quasi rien comme collection, l’un des dangers étant qu’un lecteur qui n’aimerait pas un livre (parce qu’il ne correspond pas à ses goûts) pourrait voter contre et donc contribuer à son éviction des collections.

Finalement, la bibliothèque décida de mettre en place une nouvelle politique permettant ainsi à tout parent d’empêcher via un contrôle informatique le prêt de certains types de documents à leurs enfants :

The library is strengthening that policy via a new board-approved juvenile library card. A parent or guardian will be able to sign off on the card, thereby restricting his or her child’s borrowing rights to juvenile materials. If a child tries to check out non-juvenile materials, a library employee will be alerted via a computer prompt.

Ce nouveau système devrait être en place dès février 2010.

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Sources :
Chad Klimack, « Woman wants sex book banned from Pataskala library ». The Newark Advocate, 3 décembre 2009.
Chad Klimack, « Residents ask Pataskala library to keep controversial book away from kids ». The Newark Advocate, 15 décembre 2009.
Chad Klimack, « Library card will monitor youths’ withdrawals ». The Newark Advocate, 5 janvier 2010.

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Quelques remarques

1) Ainsi donc, pour Marti Shrigley, il ne s’agissait pas de censurer la bibliothèque. Faudra quand même qu’on m’explique, car moi il y a quand même quelque chose qui m’échappe !

2) L’idée d’un comité qui aiderait à sélectionner les nouvelles acquisitions revient purement et simplement à une mise sous tutelle inacceptable de la politique d’acquisition. Il est heureux que cette demande ait été refusée. Il n’est pas difficile d’imaginer les dérives de « comités de la vertu ».

3) La solution de retirer l’ouvrage des rayons et de le mettre à un endroit où les jeunes ne peuvent y avoir accès (derrière le comptoir) permettrait de calmer les esprits, mais je ne pense pas qu’il s’agisse d’une solution générale qui pourrait être étendue (où s’arrêterait-on ?). Le fait de créer un précédent n’est-il pas plus dangereux ?

4) Si l’on interroge le catalogue en ligne de la Pataskala Public Library, on constate que celle-ci possède à ce jour 141 documents non-fictions abordant le sexe d’une manière ou d’une autre et dont près d’un tiers sont actuellement en prêt, la majorité d’entre eux étant même en retard de restitution…  Faudrait-il alors les emprunter tous pour que les  jeunes ne les voient pas ? Constat : le sexe ne laisse vraiment pas insensibles les habitants de Pataskala…

5) Ce que Marti Shrigley et consorts semblent ignorer, ou tout du moins oublier, c’est qu’il n’appartient pas aux bibliothécaires de Pataskala ni à leurs autorités de déterminer ce qu’une communauté peut ou ne peut pas lire. En tant que bibliothèque publique, il leur incombe par contre de mettre à la disposition de la communauté qu’ils servent des documents de toute sorte, en ce compris abordant la sexualité, d’être à même de fournir toutes sortes d’informations, conformes ou non par exemple aux théories communément admises. Il ne me semblerait ainsi pas absurde que des bibliothèques publiques disposent et rendent accessibles des documents de nature créationniste ou scientologique. Je n’ai aucun atome crochu avec ces théories, mais je ne vois pas de quel droit on interdirait à des personnes de les lire.  La bibliothèque propose des alternatives et ce sont les lecteurs qui opèrent les choix qui les intéressent, éventuellement avec les conseils d’un professionnel. Ce qui est par ailleurs clairement signalé sur une des pages de la Pataskala Public Library :

« The mission of the Pataskala Public Library is to support the educational, informational and recreational needs of the youth and adults of southwestern Licking County by providing free access to a variety of print and non-print materials and related services.« 

6) Notons qu’à ce jour, l’ouvrage d’Eric Marlowe Garrison est toujours en prêt…

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3 réflexions sur “Rififi à Pataskala

  1. merci pour cet article. Mais que penses-tu de la proposition finale ? Le contrôle parental via l’informatique.

    J'aime

  2. Merci pour cette question, Raphaëlle, et sincèrement désolé pour le délai de ma réponse !

    D’une manière générale, je ne suis pas trop en faveur de ce genre de contrôle informatique. Dans le cas présent, la problématique se résume globalement à un type d’ouvrage (destiné à des adultes ou du moins à des plus de 16 ans) qui pourrait être vu, voire consulté, par des enfants et il ne s’agit nullement d’information que l’on pourrait considérer comme illicite ou dangereuse (« comment construire une bombe? », « 1001 trucs pour braquer une banque », « dealer sans danger », etc.). Je pense que si un jeune (enfant ou jeune ado) veut trouver des informations à caractère sexuel, il y arrivera toujours et ne passera probablement pas par sa bibliothèque de quartier pour emprunter des livres de ce genre (faut pas charrier ;-))

    Bref, toute cette histoire, c’est pour moi much ado about nothing

    Quelques points que je trouve toutefois très positifs dans la démarche de la bibliothèque de Pataskala :
    (1) La possibilité de limiter ou non l’accès à certains types de documents (il est question de non-juvenile materials) est laissée à la libre appréciation des parents ou représentants légaux. Il ne s’agit que d’un outil mis à la disposition des parents des mineurs qui n’est pas applicable si telle est la volonté de ceux-ci.

    (2) Cette nouvelle mesure peut être vue comme une extension d’une règle déjà en vigueur qui veut que l’inscription d’un mineur à la bibliothèque ne peut se faire qu’avec le consentement des parents ou représentants légaux.

    (3) Seul le prêt est concerné. La consultation n’est en soi pas entravée.

    (4) On peut facilement imaginer que ce problème s’est peut-être déjà posé précédemment ou, vu le ramdam que cela a fait, risque de se reproduire à l’avenir. Par cette mesure, la bibliothèque a mis en place une solution globale, et non une solution one-shot : elle vise donc le long terme et non le cas par cas, ce qui me paraît beaucoup plus sain dans ce type de conflit.

    (5) Les bibliothécaires n’ont pas (plus?) à s’opposer à la sortie d’un ouvrage qu’ils jugeraient comme inapproprié pour un jeune si le document n’est pas « étiqueté » comme non-juvenile material ou si les parents n’ont pas souhaité faire usage de l’outil de filtre mis en place. Ils sont ainsi préservés de pressions externes, voire internes.

    (6) La bibliothèque ne s’est pas créé une petit Enfer local où seraient entreposés les ouvrages à caractère sexuel, etc.

    (7) La bibliothèque a été ouverte au dialogue et n’est pas restée prisonnière de ses principes de liberté d’accès à l’information — auxquels je souscris pleinement. Elle a proposé une solution permettant d’arriver à un consensus où les intérêts des deux parties ont pu se rencontrer et où celles-ci ont pu sauver la face (ce qui me semble ici symboliquement important).

    Mais que sont/seront réellement ces non-juvenile materials?
    – Tous les documents qui ne sont pas localisés dans la section enfants de la bibliothèque? (J’espère bien que non !)
    – Si tel est pourtant le cas, quelle est exactement la tranche d’âge couverte par la section jeunesse?
    – Ou bien une sélection d’ouvrages jugés comme potentiellement sulfureux sera-t-elle opérée et ce sera uniquement sur ceux-ci que la limite portera?
    – Si tel est le cas : sélectionnés par qui et sur base de quels critères?

    J’ai envoyé un e-mail à Matt Nojonen, directeur de la bibliothèque de Pataskala, pour en savoir un peu plus sur le sujet.

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