L’ALA ne pousse-t-elle pas le bouchon un peu trop loin?

Chaque année, fin septembre, a lieu aux États-Unis la traditionnelle Banned Books Week (BBW), une campagne qui entend souligner l’importance de la liberté de lire, de la liberté d’expression (1er amendement de la Constitution des États-Unis). Tout cela c’est très bien, j’en ai déjà parlé sur ce blog et suis 100% pour, hormis peut-être le fait que cela pourrait donner l’impression qu’outre Atlantique, la censure est constante. Mais passons.

Là où je suis par contre un peu plus perplexe, c’est quand j’apprends que l’ALA va dès cette année 2011, en même temps que la BBW, lancer une campagne relative aux sites internet, la Banned Websites Awareness Day, visant notamment à sensibiliser le milieu éducatif à l’importance de l’usage des réseaux sociaux dans le cadre scolaire et, par conséquent, à ne pas filtrer des sites comme Facebook , Twitter ou YouTube dans l’enceinte de l’école. Selon Carl Harvey, le président de l’American Association of School Librarians (AASL):

School librarians understand that learning is enhanced by opportunities to share and learn with others. The use of social media in education, then, is an ideal way to engage students. In order to make school more relevant to students and enhance their learning experiences, we need to incorporate those same social interactions that are successful outside of school into authentic assignments in the school setting.

Cette initiative du Banned Websites Awareness Day est due à  Michelle Luhtala (@mluhtala), bibliothécaire au lycée de New Canaan (Connecticut), pour qui l’accès à l’école aux réseaux sociaux est primordial.

Si les réseaux sociaux ont désormais bien fait leur trou dans notre société et qu’il semble impensable de pouvoir s’en passer à l’avenir, je m’interroge toutefois sur la nécessité/opportunité de laisser aux ados la possibilité (technique) d’accéder à ces sites à tout moment, en ce compris durant les heures de cours… Sur la page d’accueil de http://bannedsites.info, on trouve ce paragraphe:

Teaching with social media shows students how to responsibly use those platforms for productivity and learning. Blocking access in schools denies kids the chance to practice sharing their knowledge with the real world in a supervised setting.

Je suis entièrement d’accord avec la première partie de cette citation, mais suis aussi en complet désaccord avec la seconde partie, et pourtant il me semble être assez libéral en matière d’accès à internet et à l’information ! L’ALA ne pousse-t-elle pas le bouchon un peu trop loin? (Je vous conseille aussi la lecture du billet Celebrate Banned Sites Day!, de l’Annoyed Librarian.)

Sources :

USA Patriot Act : (presque déjà) reparti pour un an

Certaines dispositions de l’USA Patriot Act, la loi antiterroriste post 9/11 votée dans l’urgence, devaient expirer à la fin de ce mois de février 2011. Trop tôt à en croire certains représentants du Congrès. Aussi, une loi autorisant le renouvellement, jusqu’au 8 décembre 2011, de trois clauses a été déposée.

La première disposition concernée est  les mises sur écoute itinérantes (Roving Wiretaps provision) : celle-ci autorise le FBI de surveiller rapidement les communications téléphoniques de suspects qui ont changé de portable sans obliger les agents du FBI à devoir requérir auprès d’un juge une nouvelle autorisation.  Ces dernières années, cette disposition a été utilisée en moyenne 22 fois l’an. La seconde disposition concerne les enregistrements (Business Records provision). Elle autorise l’accès par les agents du FBI à des données issues de dossiers médicaux, de relevés bancaires, de l’historique de prêt à la bibliothèque… Entre 2004 et 2007, cette disposition a été utilisée 220 fois. Cette disposition fait partie de la tristement célèbre Section 215 de l’USA Patriot Act. Enfin, la troisième disposition (Lone Wolf provision) permet la surveillance électronique de citoyens sans que ceux-ci ne soient nécessairement des terroristes présumés ou des agents à la solde d’une puissance étrangère.  Cette dernière disposition n’a à ce jour jamais encore été utilisée.

Prolongation majoritairement soutenue par des Républicains, le vote des Démocrates n’en est pas moins capital puisque, loi spéciale oblige, la majorité des deux tiers est nécessaire. Le texte a pour objectif de prolonger ces dispositions jusqu’au 8 décembre 2011. Certains élus toutefois auraient préféré une prolongation de 3 ans, voire rendre permanentes ces dispositions !

Le vote a eu lieu ce mardi 8 février à la Chambre des Représentants : 277 membres du Congrès ont voté pour le prolongement, 148 ont voté contre. A quelques voix près, les deux tiers étaient atteints et l’extension du Patriot Act votée. Grosso modo, la très grande majorité des élus républicains ont voté pour et 26 Républicains et la majorité des Démocrates ont voté contre. Détail piquant : le Présent Obama et son administration soutenait cette prolongation ! Plus incroyable encore, la veille du vote, la durée des débats accordée à cette prolongation des trois dispositions les plus controversées de l’USA Patriot Act n’excédait pas une heure !

Mais ce n’était que partie remise car le texte a été à nouveau présenté ce lundi 14 février, et là la majorité qualifiée était entièrement suffisante ! Le projet de loi est bien entendu passé… par 275 voix contre 144, soit à une majorité de 63% des voix. Détails des votes (projet de loi H.R.514) :

OUI : 275  (65 Démocrates, 210 Républicains)
NON :   144  (117 Démocrates, 27 Républicains)
Abstentions : 14 (11 Démocrates, 3 Républicains)

Le texte passe donc désormais au Sénat. Deux petites notes positives quand même :

  1. Le sénateur Patrick Leahy a déjà introduit un projet de loi pour mieux cadrer certaines applications de l’USA Patriot Act. Est notamment visé l’usage par le FBI des National Security Letters (NSL), document purement administratif permettant de recueillir des éléments de preuve sans aucune ordonnance judiciaire. Ce sont ainsi ces NSL que les agents du FBI utilisent dans les bibliothèques pour exiger les listes des emprunts de lecteurs par trop suspects.
  2. Le lendemain même du vote à la Chambre des Représentants, soit ce 15 février, des députés républicains et démocrates ont annoncé qu’ils allaient essayer de déposer un amendement ce jeudi 17 février afin de réintroduire les garanties de protection de la vie privée concernant les données issues de bibliothèques et librairies:

Representatives John Conyers (D-MI), Jerry Nadler (D-NY) and Ron Paul (R-KY) will introduce legislation that prohibits the use of the Patriot Act to search “library circulation lists, library patron lists, book sales records, and book customer lists.” The legislation was first introduced by Senator Bernie Sanders (I-VT) in 2005 when he served in the House. It was approved by a vote of 238-187, but the provision was later dropped in House-Senate negotiations.

Néanmoins, si la protection de la vie privée sera un peu mieux garantie, il ne fait quasiment aucun doute que le texte passera aussi le cap du Sénat et sera finalement signé par le Président Obama… tout comme l’année dernière où il autorisa la prolongation jusque fin février 2011.

Sources:

Dessin: Carlson [2005?]

Relent nauséabond dans la lagune

Il y a quelque chose de pourri en Vénétie… La Ligue du Nord a récemment annoncé vouloir bannir des écoles et bibliothèques publiques de Vénétie les ouvrages des écrivains qui ont soutenu Battisti. En 2004, plus de 500 intellectuels (Roberto Saviano, Valerio Evangelisti, Massimo Carlotto, Daniel Pennac, Wu Ming…) ont ainsi signé un appel en faveur du terroriste italien Cesare Battisti, réclamant notamment que celui-ci soit libéré de prison et ne soit pas extradé vers l’Italie. (Notez au passage qu’en termes choisis et politiquement corrects, on ne parle pas de "terroriste", mais d’"activiste".)

C’est Raffaele Speranzon, conseiller à la culture de Vénétie, et soit dit en passant jadis activiste au sein du Movimento sociale italiano (MSI), qui dégaina le premier. Comme son nom ne l’indique pas, le Movimento sociale italiano n’est autre qu’un ancien parti néo-fasciste italien, précurseur de l’Alliance nationale. Speranzon soutint une proposition contraignant les bibliothécaires de Vénétie à retirer des rayons tous les ouvrages des auteurs signataires de la pétition et à leur empêcher d’organiser toute manifestation autour de ces auteurs. Ces écrivains devenaient désormais  "indésirables". Et les bibliothécaires qui n’accepteraient tout simplement pas cette décision seraient tenus pour responsables. Elena Donazzan, conseillère régionale chargée de l’éducation et de la formation, vint ensuite mettre une seconde couche. Dans une lettre à l’attention des directeurs des établissements scolaires de la région, elle soulignait qu’un boycott civil était le minimum qu’on pouvait demander à l’égard de ces intellectuels qui soutiennent le terroriste. Elle invitait les écoles de Vénétie à ne pas faire lire ou conserver dans leurs bibliothèques les écrits non éducatifs de ces "indésirables". Ce n’est donc rien de moins que la censure d’intellectuels italiens que réclame la conseillère régionale à l’éducation et à la formation (sic !)…

Sans vouloir prendre position sur le fond de l’affaire Battisti, qui n’est vraisemblablement qu’un prétexte (ça ou autre chose…), je ne peux qu’abonder dans le sens de Wu Ming pour qui cette tentative de censure est non seulement une menace contre toute une catégorie de travailleurs, les bibliothécaires, qui, au risque de le payer bien cher, seraient soumis à une sorte d’ultimatum autoritaire et anticonstitutionnel, mais il s’agit aussi d’un acte visant à isoler et censurer les écrivains, et à travers eux tous les artistes, en les considérant comme des complices moraux du terrorisme, d’un acte qui détournerait l’attention du « bon peuple » des véritables problèmes, d’un acte ayant pour objectif d’intimider et de bien garder en laisse ceux qui, pouvant et osant exprimer publiquement leurs opinions, disposent d’une certaine influence sur la société.

Scandaleuse cette tentative de censure et de contrôle de la pensée en Italie? On est d’accord! Quid de Céline? La récente polémique sur l’auteur français antisémite pourrait-elle aussi amener à des décisions (locales) du même ordre?

Il y a quelque chose de pourri en Vénétie, mais prenons garde à la contamination…


Sources :
Carlo Brambilla: La Ligue du Nord joue les censeurs. Courrier international (21 janvier 2011)
Wu Ming: Berlusconi’s lackeys want to ban our books. They started from Venice. Let’s fight back (17 janvier 2011)
Serge Quadruppan: Inquisition moderne : les bibliothèques vénitiennes purgées des pro-Battisti. Rue89 (17 janvier 2011)

[Dessin: Tom Tomorrow, http://thismodernworld.com]

Facebook, l’ado et la bibliothèque publique

[étude de cas #3]

À la bibliothèque publique de Trifouillis-les-Oyes (1), comme dans de nombreuses autres bibliothèques publiques, les jeunes lecteurs viennent en partie pour bénéficier d’un accès illimité à Internet, et en particulier aux réseaux sociaux. Un jour, Madame Jeanne Le Perthuis des Vauds (2), maman d’une adolescente de 14 ans, vint à la bibliothèque et demanda à parler au directeur : "Ma fille a été en contact avec des prédateurs sur Facebook : on lui a déposé des images pornographiques sur son mur et je ne veux plus que cela arrive. En tant que mère, j’exige pouvoir surveiller ce qu’elle fait sur Internet. Or, comme elle dispose d’un accès illimité sur Internet à la bibliothèque, il m’est impossible de pouvoir avoir une regard sur les sites qu’elle visite. Je trouve que vous devriez empêcher l’accès aux réseaux sociaux sur les ordinateurs de la bibliothèque, ou à tout du moins alors exiger des usagers qu’ils soient majeurs. Dans ce cas, ma fille n’aurait plus l’opportunité d’accéder à ces sites ici."

Le directeur lui répondit par un long argumentaire sur la liberté d’expression et la liberté intellectuelle et lui avoua qu’il y avait justement en ce moment une réflexion interne sur le contrôle de l’âge des usagers, mais que cela avait peu de chance d’être mis en place. Au final, le directeur répondit poliment : "Madame, si vous ne voulez pas que votre fille ait accès à Facebook ici, c’est une discussion que vous devez avoir avec elle, et non avec nous."

(1) Lieu imaginaire
(2) Personnage fictif

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Questions

1) Le directeur vous semble-t-il avoir judicieusement répondu ?

2)  Les bibliothèques publiques devraient-elles avoir une politique claire en matière d’accès aux réseaux sociaux ?

3) Quels droits à la vie privée et à la liberté intellectuelle les mineurs ont-ils selon vous ?

4) Comment le droit à la liberté intellectuelle peut-il affecter le droit à la vie privée ?

5) Le personnel des bibliothèques devrait-il être en mesure de vérifier a posteriori la façon dont les ordinateurs public ont été utilisés, avec ou sans la possibilité de savoir qui a fait quoi ou visité quel site ?

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[Librement traduit et adapté d'un exemple tiré de :
Elizabeth A. Buchanan, Katherine A. Henderson (2009). Case Studies in Library and Information Science Ethics. McFarland Publishers (p. 37), ISBN 9780786433674]