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Citation sur commande dans les publications scientifiques : une étude aux résultats édifiants !
Il peut malheureusement arriver que des chercheurs ayant soumis un article à une revue scientifique se voient retourner leur contribution avec, comme demande de correction de la part de l’éditeur (editor), l’ajout de citations bibliographiques complémentaires d’articles de périodiques publiés par le même éditeur commercial (publisher). L’objectif étant ainsi d’augmenter artificiellement l’importance et l’impact de ces revues citées sur commande et ainsi de faire gonfler notamment le facteur d’impact (IF), dont les limites et la tyrannie ne sont plus à démontrer (certains l’ont même fait avec beaucoup d’humour). Si l’auteur ne se soumet pas à cette “invitation” à ajouter des citations, il risque tout bonnement de voir son texte refusé. Ainsi, le message ci-dessous a été adressé par l’éditeur de la revue Leukemia à l’auteur d’un article envoyé pour publication :
Manuscripts that have been published in Leukemia are too frequently ignored in the reference list of newly submitted manuscripts, even though they may be extremely relevant. […] We have noticed that you cite Leukemia [once in 42 references]. Consequently, we kindly ask you to add references of articles published in Leukemia to your present article.
Smith, R. (1997). Journal accused of manipulating impact factor. BMJ 1997; 314:461.5. doi: 10.1136/bmj.314.7079.461d
On trouvera d’autres exemples tout aussi écœurants dans un article publié en 2010:
Macdonald, S., Kam, J. (2010). Counting footnotes: Citability in management studies. Scandinavian Journal of Management, 26(2): 189-203. doi: 10.1016/j.scaman.2010.01.003
En gros, à côté du “perish or publish”, les chercheurs peuvent également parfois se retrouver confrontés au “add citations or risk rejection”. Si le phénomène est bien connu des chercheurs, son ampleur vient d’être objectivée et analysée par deux chercheurs de l’Université d’Alabama qui ont mené une enquête sur ce phénomène des citations “obligatoires”. Ils ont récolté 6672 réponses de chercheurs en économie, gestion, sociologie et psychologie. Les résultats, publiés dans un numéro de Science de février 2012, sont tout bonnement édifiants !
Le graphique ci-dessous illustre le pourcentage de répondants à l’enquête
- qui ont déjà subi des demandes d’ajouts de citations (env. 20%) (colonne 1),
- qui sont conscients de l’existence de cette pratique (env. 45%) (colonne 2),
- qui pensent que c’est une procédure inappropriée (86%) (colonne 3),
- qui pensent que ces demandes réduisent le prestige d’un journal (81%) (colonne 4),
- qui seraient moins enclins à soumettre un papier à un périodique où ces pratiques existent (64%) (colonne 5),
- qui ajouteraient d’emblée des citations du journal avant même de soumettre leur article (57%) (colonne 6). [A mon sens, le chiffre le plus interpellant !]
Le pourcentage de périodiques (analysés dans le cadre de cette étude) où ces pratiques existent est également représenté : 175 périodiques sur 832, soit 21% (colonne 7).
Parmi les 6672 répondants à l’enquête, et pour la période des cinq dernières années, 519 chercheurs ont reconnu avoir subis des pressions une fois pour l’ajout de citations. Pour 390, ce fut deux fois et trois fois pour 176 autres chercheurs… Dans la majorité des cas (593), le nombre de citations de complaisance à ajouter dans l’article soumis n’était pas spécifié. Dans 56 cas, il ne fallait ajouter qu’une seule citation, dans 144 cas deux citations, dans 178 cas trois citations, dans 59 cas quatre citations et dans 128 cas cinq citations. Pour 35 chercheurs, il leur avait été demandés d’ajouter jusqu’à huit citations ou plus…
L’enquête a également mis d’autres faits en avant (voir le tableau ci-dessous). Par exemple que les maîtres-assistants et les maîtres de conférence avaient plus de chance, respectivement 5,5% et 4,3%, que les professeurs (pris comme base de calcul) d’être victimes de demandes d’ajout de citations de complaisance. De plus, à chaque co-auteur supplémentaire, on constate qu’il y a 2% de chance en plus d’échapper aux demandes d’ajout, sans doute car les rédacteurs et éditeurs en chef trouvent-ils plus facile d’influencer de plus petits groupes de co-auteurs.
Autre fait relevé, par rapport à l’économie (discipline prise comme base de calcul), c’est surtout dans les domaines relevant des sciences de gestion (marketing, management, finance, systèmes d’information et comptabilité) que les auteurs courent le plus de risques. Beaucoup moins par contre en sociologie et en psychologie. Enfin, si l’on compare les différents types d’éditeurs en prenant les presses universitaires comme base, il est désormais prouvé que les éditeurs commerciaux et les sociétés savantes ont des approches plus coercitives.
Ces pratiques sont tout bonnement écœurantes ! Vu la charge financière que constituent les abonnements de périodiques scientifiques pour les bibliothèques universitaires et les centres de recherche, on se serait attendu à un peu plus de correction de la part des éditeurs et rédacteurs en chef, chercheurs eux aussi… Bien sûr, tous ne sont pas à mettre dans le même panier – loin s’en faut ! – et l’on se gardera bien de jeter l’opprobre sur toute cette profession !! Je serais personnellement très intéressé de voir circuler sur la toile la liste des titres périodiques concernés et de ces éditeurs en chef à la déontologie limitée… Double jeu, doubles risques ! Le monde scientifique y gagnerait à dénoncer ces pratiques avec plus de vigueur. Retirer d’emblée toutes les auto-citations (des auteurs et des articles publiés dans le même périodique) des calculs des indices bibliométriques (dont l’IF) amènerait sans doute à réduire fortement le nombre de citations de complaisance ou mises sur commande.
Source :
Wilhite, A.W., Fong, E.A. (2012). Coercive Citation in Academic Publishing. Science, 335(6068), 542-543. doi: 10.1126/science.1212540
Les bibliothèques interdisent vraiment de tout…
Les bibliothécaires sont décidément des gens bizarres : si certains font partie des premiers à dégainer lorsque les droits fondamentaux (liberté d’expression, liberté de la presse…) sont menacés, d’autres n’hésitent pas brandir les étendards de la Protection en interdisant un peu tout et n’importe quoi, en fonction des modes, priorités, phobies ou marottes des conservateurs :
- interdiction de disposer d’une bouteille d’eau en salle de lecture,
- interdiction de disposer devant soi de plus de trois ouvrages (car de toute façon, il est impossible à tout stupide lecteur de lire trois livres en même temps, c’est bien connu),
- interdiction d’utiliser son GSM (même sur silencieux),
- interdiction sur les postes publics d’accéder aux réseaux sociaux (car la sainte mission de ces ordinateurs est exclusivement de permettre un accès au sublime opac et aux outils documentaires), avec installation de filtres en conséquence,
- …
Des exemples authentiques, malheureusement, qu’il m’a (presque) été donné de vivre par le passé…
La Yonkers Public Library (New York) a frappé fort en interdisant l’ “accès” aux ballons dans son enceinte, la bibliothèque jugeant l’intrusion de ballons comme suffisamment problématique que pour faire disposer une jolie pancarte à l’attention des usagers franchissant son seuil…
Apparemment, les raisons sous-jacentes à cette décision seraient d’ordre sécuritaire : lâchés et montant jusqu’au plafond, les ballons pourraient déclencher les alarmes incendie ou perturber les détecteurs de mouvement activés après la fermeture de la bibliothèque. Si cette interdiction part d’un bon sentiment, mentionner un « pour des raisons de sécurité » ou une explication, même succincte, n’aurait sans doute pas fait de tort.
De cette expérience, on peut tirer les conclusions suivantes :
1) Il y a peut-être un gosse sur 500 qui risque de rentrer à la bibliothèque avec un ballon et cela justifie un panneau d’interdiction. Merveilleux accueil !
2) Si vous avez une arme et un port d’arme, vous êtes par contre le bienvenu à la bibliothèque ! Un ballon est donc plus dangereux pour la sécurité des lecteurs et des documents qu’une arme à feu.
3) Continuons à faire chier les lecteurs comme cela et nous n’aurons plus besoin de décisions politiques ou institutionnelles ou de restrictions budgétaires pour fermer les bibliothèques ! Il nous suffira juste de continuer à ne pas nous adapter aux attentes légitimes de nos usagers ou à interdire, sans expliquer.
Ce que l’histoire ne dit pas par contre, c’est ce que les lectrices féministes blondes et à forte poitrine pensent cet accès interdits aux “balloons” et “globos”…
Sources :
Uptight Westchester Library Bans Balloons! (17-01-2011)
Serious Rule At The Yonkers Public Library (17-01-2011)
Créationnisme et Dessin intelligent classés en science?
Si un président d’université venait à demander officiellement à un directeur de bibliothèque que tous les documents avec les descripteurs Créationnisme et Dessin intelligent soient reclassés dans la section science, cette directive soulèverait-elle des problèmes d’ordre éthique ? C’est un peu le genre de question que Daniel CannCasciato s’est posée un jour lors d’une discussion avec un biologiste. Il découvrit bientôt que cette situation était loin d’être hypothétique puisqu’un cas semblable s’était passé en 1987 aux États-Unis : le directeur de la bibliothèque d’une université à fondement religieux (religious-based college) a un jour reçu un mémo de son président lui demandant de reclasser en section science des ouvrages créationnistes (1).
Shocking ! C’est sans doute ce à quoi a dû penser Daniel CannCasciato au début. Toutefois, en creusant un peu plus le sujet et en effectuant des recherches complémentaires, il a changé d’avis, considérant que dans certaines situations (précisément comme celle-ci), reclasser en science ce genre de documents est précisément conforme à l’éthique.Daniel CannCasciato présente, dans un article récemment paru dans le Cataloging & Classification Quarterly, les raisons qui l’ont amené à revoir sa position. Et l’un de ses arguments se base précisément sur un article du ALA Code of Ethics…
Les missions de ce genre d’établissement se basent souvent très nettement sur la Bible. Par ailleurs, leurs autorités sont très différentes de celles financées par des fonds publics. On s’en convainc aisément lorsque l’on retrouve dans les plans stratégiques de ces établissements des phrases comme par exemple :
The mission [...] is to teach men and women to live by biblical principles and to equip and empower them with character, skills, insight, and vision to lead the church and to impact society for Christ.
ou encore :
To this end all trustees and faculty members must be members of the undenominational fellowship of Christian churches and churches of Christ and must believe, without reservation, in the full and final inspiration of the Bible to the extent that to each of them it is the infallible Word of God [...]. The sixty-six books of the Old and New Testaments are fully inspired and without error and serve as God’s only written Word.
ou dans les programmes de cours, des descriptifs comme ici celui de la Bob Jones University :
Bachelor of Science Degree, Physics Major
The Physics major provides preparation for a career as a physicist [...]. While offering scientific andphilosophical refutation of the theory of evolution, our program teaches each course within a biblical creationist framework.
ou celui de celui de la Liberty University:
Center for Creation Studies
PURPOSE The purpose of the Center for Creation Studies is to promote the development of a consistentbiblical view of origins in our students. The Center seeks to equip students to defend their faith in the creation account in Genesis using science, reason, and the Scriptures.
[Les quatre citations ci-dessus sont extraites de l’article de Daniel CannCasciato.]
Or, le Code d’Ethique de l’ALA prévoit expressément dans son article VII que les bibliothécaires doivent pouvoir distinguer leurs convictions personnelles de leurs obligations professionnelles et qu’ils n’ont pas à interférer avec les objectifs de leurs institutions :
We distinguish between our personal convictions and professional duties and do not allow our personal beliefs to interfere with fair representation of the aims of our institutions or the provision of access to their information resources.
En conséquence de quoi, compte tenu du fait qu’il s’agissait ici justement d’un établissement de type religieux, la demande du directeur (qu’on l’aime ou non) n’entrait pas en contradiction avec le code d’éthique de l’ALA. Par contre, s’opposer à la requête parce qu’on la juge contraire à ses convictions philosophiques ou à l’état des connaissances scientifiques irait à l’encontre de l’article VII.
Conclusion : mieux vaut que vos convictions soient en adéquation avec les objectifs et missions de votre employeur… ou ne pas avoir d’article VII…

(1) Anderson, A. J. (1987): Memo from the President: Reclassify Creation Science Books. Library Journal, 112(19), 53-54.
Source :
CannCasciato, Daniel (2011): Ethical Considerations in Classification Practice: A Case Study Using Creationism and Intelligent Design, Cataloging & Classification Quarterly, 49(5), 408-427.
Résumé: This article re-visits a scenario from 1987: a university president required a library director to reclassify some materials into a science classification. The author looks at the prominence of the Code of Ethics of the American Library Association in the general library literature and in classification and cataloging practice literature. The issue of censorship is also discussed. The author then reviews classification for Creationism and Intelligent design and some decision making processes one could use when deciding on the professional ethics of such a request, concluding that in some cases the ethical action might indeed be to go ahead with the reclassification.
Mots-clefs: Code of Ethics of the American Library Association, decision making, professional conduct, professional ethics, classification
Info & éthique: Y a-t-il une ligne rouge?
Fin juin 2011 sortira un numéro spécial (2011/2) des Cahiers de la documentation consacré à l’éthique et aux sciences de l’information : Info & éthique: Y a-t-il une ligne rouge? On peut espérer que ce numéro va quelque peu booster l’intérêt pour ce sujet dans le monde des bibliothèques en Belgique. Dès le début des années 1990, plusieurs pays comme le Canada, les États-Unis, la France, le Japon ou le Royaume-Uni avaient déjà élaboré des codes de déontologie à l’attention des professionnels des bibliothèques. En Belgique, on y travaillait aussi comme l’indique Josiane Roelants (Bibliothèque Royale de Belgique) dans son article “Ethique et qualité en bibliothéconomie” (p. 209) :
La Belgique ne possède encore aucun Code d’éthique pour le bibliothécaire. Toutefois, la Communauté française, autorité responsable des Bibliothèques publiques francophones, étudie les dernières modalités d’application d’un règlement d’ordre intérieur et d’un code déontologie. (Libri, 43(3), 198-209)
Un peu moins de vingt (!) ans plus tard, où en sommes-nous en Belgique? Si la Flandre a mis en place, dès 2008, plusieurs codes d’éthique pour les archivistes , les bibliothécaires des bibliothèques publiques et les professionnels de l’information dans les bibliothèques et les centres de documentation (ce besoin de disposer de codes parallèles me laisse toujours un peu perplexe…), je n’ai encore rien trouvé d’officiel pour la partie francophone du pays, même si on peut être heureux (soulagé?) de constater :
- que la sensibilisation à la déontologie figure bien au programme des trois hautes écoles formant les futurs professionnels bibliothécaires et documentalistes (BAC+3), la Haute École de la Province de Liège, la Haute École de Namur et la Haute École Paul-Henri Spaak ;
- que la Commission “Bibliothèques” du Conseil Interuniversitaire de la Communauté française (CIUF) a bien dans ses cartons l’élaboration d’un code de déontologie (mais cela fait, je pense, bientôt deux ans et il serait bon que cela sorte enfin des cartons…)
En attendant, on se contentera donc du numéro spécial Info & éthique: Y a-t-il une ligne rouge? des Cahiers de la documentation (2011/2):
Library Ethics on an International Level : IFLA and its committee on ‘Free Access to Information and Freedom of Expression’ (FAIFE) par Hermann Rösch
Résumé : L’International Federation of Library Associations and Institutions (IFLA) a mis en place le Committee on Free Access to Information and Freedom of Expression (FAIFE) pour souligner son engagement éthique et promouvoir la liberté intellectuelle et la mission essentielle des bibliothèques en tant que portes du savoir et des idées. Les activités de la FAIFE vont de la collecte d’informations sur l’état du monde en termes de libre accès à l’information et de liberté d’expression (World Report) à l’élaboration de divers manifestes (p.ex. Internet Manifesto) et de matériel pédagogique approprié. Un de ses derniers projets a pour objectif la création d’un code international de déontologie pour les bibliothécaires. Le premier numéro de la FAIFE Newsletter a été lancé récemment. Conjointement à la présence de la FAIFE sur Facebook, Twitter, etc, cela permet d’envoyer des nouvelles, de réagir immédiatement si nécessaire et d’inviter les gens à interagir et à participer à des débats sur le sujet. L’objectif global est d’élever le niveau de sensibilisation à l’éthique dans le monde des bibliothèques, de renverser les modes anciens et nouveaux de la censure et de surmonter toute menace à la liberté intellectuelle.
Digital ethics par Rafael Capurro
Résumé : L’éthique numérique traite de l’impact des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) sur nos sociétés et plus généralement sur l’environnement. L’éthique numérique des média s’intéresse plus explicitement aux questions éthiques concernant Internet et l’information de réseau ainsi qu’aux média de communication tels que les téléphones portables et la navigation mobile. Cet article introduit d’abord l’impact des TIC sur notre société et l’environnement. Des questions telles que la vie privée, la surabondance d’information, l’addiction à Internet, le fossé numérique, la surveillance et la robotique seront abordées d’un point de vue interculturel. Le message de cet article est que la réflexion éthique peut et doit contribuer à trouver des solutions durables aux défis technologiques de l’ère numérique.
Ethics, social media and mass self-communication par Robert W. Vaagan
Résumé : Un modèle révisé de l’éthique en matière d’information est présenté. Il peut s’avérer utile dans l’analyse des défis éthiques, dans ce que Manuel Castells décrit comme un système émergent d’”auto-communication de masse” dans lequel les media sociaux jouent un rôle-clé. Le modèle identifie trois sources ou spécificités de notre ère de l’information qui débouchent sur cinq problèmes éthiques liés à cinq droits individuels. Alors que le système d’auto-communication de masse est envisagé quelque peu différemment par des théoriciens tels que Castells, Jenkins ou Lyon, la réflexion éthique associée au passage du web 2.0 au web 3.0 dépend du poids relatif accordé aux théories normatives de la vertu, du devoir et de la conséquence.
Le documentaliste et l’éthique par Jean-Philippe Accart
Résumé : Cet article donne les grands principes fondamentaux servant à l’élaboration d’un code de déontologie pour les professionnels de l’information et les documentalistes : par rapport à l’utilisateur, à l’employeur, à l’information et à la profession. La plupart des associations professionnelles ont rédigé leur code déontologique. L’exemple du European Council for Information Associations (ECIA) est celui le plus souvent cité.
Waarom een gedragscode voor informatieprofessionals? par Steven van Impe
Résumé : Depuis 2009, la Vlaamse Vereniging voor Bibliotheek, Archief & Documentatie (VVBAD) s’active à la mise au point d’un code de bonne conduite pour les professionnels de l’information, un document avec des directives morales pour tous ceux qui travaillent dans une bibliothèque. Cet article analyse le contexte local et international de ce code. La façon dont il a vu le jour est examinée. Une partie importante de l’article expose les raisons de la nécessité ou de l’utilité d’un tel document. Divers exemples montrent clairement qu’un tel code est bien plus qu’une simple vue de l’esprit : ce sont là des valeurs dont les collaborateurs de bibliothèques ont déjà bien souvent été implicitement invités à adopter, de manière qu’elles soient appliquées tant en interne que vis-à-vis de leurs clients et des autorités. Ainsi, le code devient un bon moyen pour professionnaliser davantage le secteur.
After the code: Actions to put a code of ethics into real practice par Jorge Candás Romero
Résumé : Le code de déontologie ne peut être perçu que comme la première étape des démarches éthiques d’une association professionnelle. Il définit le cadre des décisions éthiques, mais il ne permet pas, à lui seul, de résoudre les dilemmes éthiques, et ne peut pas être donné aux praticiens sans précautions concernant son esprit et son utilisation. Il doit aussi être mis à disposition des membres et être fonctionnel. Quatre actions principales (avec leurs avantages et inconvénients) sont proposées dans cet article : la création de lignes directrices pour l’utilisation et l’interprétation du code, l’établissement d’un groupe d’experts chargé de conseiller les membres, l’élaboration de réponse aux comportements non éthiques et la promotion du code. L’objectif est de constituer les fondements de la déontologie de l’association professionnelle, prêts à l’emploi pour résoudre les dilemmes éthiques qui se posent à la profession et aux praticiens.
Les dangers de la désinformation : Appel au sens critique, aux documentalistes et experts par Christiane de Craecker-Dussart et Willy de Craecker
Résumé : Près de 40 ans d’expérience en information, documentation, lectures, consultations, études, analyses, audits et publications, débouchent sur un constat alarmant : l’information se double très souvent d’une désinformation ou de manipulation du public visé, qui peut prendre de multiples formes. Cette situation a toujours existé, mais prend des proportions inégalées au 21e siècle, vu l’explosion actuelle des réseaux mondiaux d’information. Le texte décrit les nombreux dangers de la désinformation et les graves menaces qu’elle fait peser dans tous les domaines. Après l’historique et les concepts, l’article traite des processus, influences et conséquences des manipulations. Il propose des solutions pour les vaincre, en particulier des méthodes permettant d’aiguiser et d’exercer le sens critique salutaire et en appelle aux professionnels, notamment bibliothécaires, documentalistes et experts indépendants et compétents. Le tout est illustré de 3 exemples pratiques détaillés et complété d’un glossaire et de notes.
Éthique et informatisation par Michel Volle
Résumé : L’informatisation a donné naissance à un alliage entre le cerveau humain et l’ordinateur et fait émerger un continent, le “cyberespace”, où se manifestent des possibilités et des risques nouveaux. Il en est résulté une transformation des techniques de production, du contenu des emplois, de la sociologie et de l’organisation de l’entreprise. Il en résulte l’exigence d’un “commerce de la considération” dans les rapports des entreprises avec leurs agents opérationnels, leurs partenaires, leurs fournisseurs et leurs clients. Rares sont cependant les entreprises qui ont pris la mesure du phénomène. Cette évolution, que l’on peut juger positive, s’accompagne par ailleurs de dangers nouveaux : la concurrence est très violente, la fraude et la criminalité tirent parti de l’informatique avec la complicité de quelques “pays voyous” et banques “fantômes”. L’exigence éthique se manifeste donc en plein, qu’il s’agisse du corps des règles et des lois ou des comportements individuels.
Lanceurs d’alerte : Des vigilants parmi nous par Jacques Testart
Résumé : Ceux qui révèlent le risque d’une certaine pratique ou d’un produit technologique pour la santé et l’environnement (les “lanceurs d’alerte”) sont des “vigiles” qu’il importe de protéger de la répression, par justice sociale comme pour encourager de tels comportements. Mais il faut aussi protéger l’alerte elle-même c’est à dire évaluer sa pertinence et prendre des mesures proportionnées à la menace. Or, les intérêts particuliers, souvent économiques, qui font taire le lanceur d’alerte sont aussi présents chez ceux qui produisent l’expertise sur la dangerosité de la technologie suspectée. Il importe donc de disposer d’une autorité pouvant imposer à la fois des règles déontologiques pour assurer l’objectivité de toute expertise et la protection de tout lanceur d’alerte de bonne foi.
Mésusages informationnels et plagiat : Réflexions autour de quelques effets secondaires du Web 2.0 par Daniel Peraya et Claire Peltier
Résumé : Face au phénomène du plagiat, les universités répondent le plus souvent par la détection et la sanction systématique des cas de fraude. Les causes possibles sont attribuées à l’apparente facilité d’accès à l’information aujourd’hui ainsi qu’aux mutations sociétale (consumérisme effréné) et académique (massification et hétérogénéité du public étudiant). Après avoir replacé le Web 2.0 dans le contexte d’évolution des techniques et des technologies et présenté leur impact sur les connaissances, nous montrerons que derrière le plagiat comme dénomination générique on trouve plusieurs formes de mésusages informationnels, intentionnels ou non, et que ceux-ci peuvent être considérés comme des effets secondaires négatifs, symptomatiques d’une surabondance d’information de qualité inégale et d’un manque de repères entraînant une mauvaise transposition des pratiques courantes du Web 2.0 dans la sphère académique. Enfin, nous évoquerons succinctement notre contribution à l’émergence d’une culture informationnelle chez nos étudiants de l’Université de Genève.
Alternatieve vormen van kernfusie: Een merkwaardig geval van hebzucht par Mathieu Snyckers
Résumé : Il arrive également que les scientifiques témoignent de cupidité, ce qui peut nuire à leur attitude critique. C’est ce qui s’est produit lorsque Pons et Fleischmann déclarèrent avoir trouvé une nouvelle forme de fusion nucléaire. Ils choisirent le media grand public et non la publication traditionnelle avec “peer review” dans une revue scientifique. Même s’il apparut assez rapidement que la recherche n’avait pas été effectuée correctement, un grand nombre de chercheurs furent captivé par le battage de la fusion à froid. Après plus de vingt ans certains chercheurs continuent à y croire. L’auteur – qui travaillait au Centre d’Étude de l’Énergie nucléaire, à Mol – décrit comment les chercheurs peuvent se faire induire en erreur par leur propre orientation psychologique.
Het documentatiecentrum van het Vlaams Vredesinstituut: Meer dan een bibliotheekfunctie? par Dominique J.B. Vanpée
Résumé : Bien que, depuis des décennies, existait déjà l’idée de mettre en place un institut de recherche sur la paix en Flandre ou en Belgique, le Vlaams Instituut voor Vrede en Geweldpreventie n’a été créé qu’en 2004, après des dizaines de propositions et après que fut régionalisée la compétence d’octroi de licences pour l’exportation d’armes. Dans cet article, nous allons découvrir l’origine et le développement du Vlaams Vredesinstituut et de son centre de documentation.
Bibliothécaire militant, bibliothécaire triomphant
Librarianship is not a building, or a collection. It is a conversation you are having.
R. David Lankes
The librarian must be the librarian militant before he can be the librarian triumphant.
Melvil Dewey
Pour certains bibliothécaires, c’est la société Google, sa puissance et sa technologie qui sonneront le glas de notre métier ; pour d’autres, c’est la révolution numérique dans son ensemble qui aura finalement raison de nous ; d’autres perçoivent la plus grande menace dans la diminution des crédits alloués aux bibliothèques ; d’autres enfin ont plutôt tendance à voir le danger en nous-mêmes, dans notre propre profession :
- une force d’inertie, un immobilisme et une tendance au conservatisme qui caractérisent nombre de bibliothécaires ;
- une difficulté à envisager et accepter les virages à 180% bien que ceux-ci s’avèrent nécessaires ;
- une aversion, tantôt légère tantôt profonde, pour la technologie et les nouveautés ;
- le fait de considérer l’usager plus comme un ennemi, ou à tout du moins comme un débile parasite, plutôt que comme une raison même de notre existence, etc. ;
On ne compte plus articles, billets de blogs et tweets qui dénoncent cet état d’esprit, ce marasme.
Fin octobre 2010, R. David Lankes a donné au Canada une conférence intitulée “The Librarian Militant, the Librarian Triumphant” où il met particulièrement l’accent sur le rôle actif des bibliothécaires eux-mêmes, et non des bibliothèques, dans la définition et l’évolution de leur propre avenir. R. David Lankes nous invite à devenir acteurs de notre futur, à nous engager et à devenir militants. Notre métier n’a vraiment d’avenir que si nous, bibliothécaires et les communautés que nous servons, nous investissons, nous renouvèlerons et nous engageons dans l’après, dans ce qui sera. Il ne suffit pas de voir loin, mais de voir par delà les collines… Pour R. David Lankes, c’est seulement à cette condition que les bibliothécaires peuvent espérer avoir une influence positive les usagers (Lankes va jusqu’à parler de “membres”!) , donc par ricochet sur la société.
What will kill this profession is not ebooks, amazon, or Google. It will be a lack of imagination. An inability to see not what is, but what could be. To see only how we are viewed now, but not how that is only a platform for greatness. Librarianship is not a building, or a collection. It is a conversation you are having. A conversation that has lasted over nearly three millennia. A conversation handed down from generation to generation, culture to culture, great society to great society, epoch to epoch. Librarianship only ends if we stop this conversation – set in stone, transfer practice to golden idols. It only survives if we, librarians and the communities we serve, take it up, renew, refresh it, and constantly engage in what is next. It is in that conversation that we find what a triumphant librarian is. Someone who wakes to see a better day for their community, and works to make the next even better, and the next day after that.
Slides de la présentation : http://quartz.syr.edu/rdlankes/Presentations/2010/Alberta.pdf
Enregistrement : http://quartz.syr.edu/rdlankes/Pod/2010/Alberta.mp3
A la recherche d’une profession de foi ?
Vous vous sentez déprimé ? Vous êtes fatigué et déjà dépassé par ce que vous voulez/devez faire? Vous vous sentez mou, flasque, avachi et avec toute l’énergie d’un macaroni cuit ? Votre boss, vos collègues et les lecteurs vous font déjà ch***? Bref, vous n’avez franchement pas le moral en cette rentrée et vous vous demandez pourquoi vous faites ce boulot à la c**, pourquoi vous travaillez dans cette boîte débile (bibliothèque, centre d’archives, centre de documentation…) et vous êtes prêt à démotiver tout qui veut se lancer dans une carrière des métiers de l’infodoc…
Halte à la déprime! Il est temps de vous reprendre en main. Comment? Par exemple en lisant cet extrait de l’interview de Geneviève Le Blanc parue dans le numéro 235 d’Archimag (juin 2010, p. 6), vous m’en direz des nouvelles:
Si vous aimez les choses routinières, fuyez! Si vous n’avez pas le sens du service à l’autre, battez en retraite! Si vous n’appréciez pas le travail de groupe avec des professionnels d’autres spécialités et préférez rester entre pairs, n’y pensez plus! Si vous n’avez pas le goût de faire connaître et mettre en valeur ce que vous faites, sauvez-vous! Si vous pensez qu’écrire un SMS suffit à se faire comprendre, décampez! Si vous pensez que la langue de Shakespeare ne sert à rien, filez! Si la technologie est hermétique pour vous, oubliez!
Sinon, bienvenue dans la confrérie! Alors soyez passionné, prenez toujours le temps de rester à la pointe de l’information sur les évolutions de nos métiers et pour cela formez-vous encore et encore, soyez exigeant avec vous-même, n’hésitez pas à participer et à donner de votre temps dans nos associations. Vous verrez alors que travailler en infodoc ce n’est pas ennuyeux, c’est passionnant.
Cela fait un bien fou! On s’en gargariserait bien tous les matins…
La neutralité à quel prix ?
Les bibliothécaires que nous sommes se doivent-ils d’observer la plus stricte neutralité dans le cadre de leur travail? D’aucuns pensent que oui, du moins en théorie, d’autres sont plus coulants. En pratique, la chose est bien entendu beaucoup moins aisée. Quelques citations et cas à envisager:
(1)
In policies about personal attire, exhibits, and meeting spaces, libraries must devise policies that are content-neutral. If religious or political groups are allowed to use space or facilities, then all religious or political groups are entitled the same privileges regardless of point of view. If dress rules allow religious or patriotic symbols, the privilege extends to all points of view. If the library has accepted a gift from the Methodist Church, must it also accept a gift from the Church of Scientology? Just as public television struggled with accepting sponsorship from the Ku Klux Klan, libraries may wish to avoid associations that may lead to controversy, but to do so requires content-neutral policies that govern other areas of library conduct.
Jean Preer, Library Ethics. Libraries Unlimited, 2008 (p. 180)
Une bibliothèque peut-elle interdire à ses employés d’afficher le port visible de tout signe distinctif d’ordre religieux ou philosophique mais autoriser ceux-ci à afficher des signes d’ordre plus politique (ou vice versa)?
Exemple: Quid si en octobre 2008, il aurait été interdit aux employées musulmanes de porter le foulard et autorisé d’arborer un pin’s pro-Obama?
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(2)
Keepers of books, keepers of print and paper on the shelves, librarians are keepers also of the records of the human spirit—the records of men’s watch upon the world and on themselves. In such a time as ours, when wars are amde against the spirit and its works, the keeping of these records is itself a kind of warfare. The keepers, whether they wish or not, cannot be neutral.
Archibald MacLeish, Of the Librarian’s Profession. Extrait de A Time to Speak, 1941,
réédité dans James R. Kreuzer, Lee Cogan (eds), Studies in Prose Writing
(alternate ed.). Holt, Rinehart and Winston, 1963 (p. 72).
Un véritable plaidoyer à l’engagement moral des bibliothécaires! Mais c’était durant une période sombre de notre histoire (1941, “such a time as ours”). Archibald MacLeish (1892-1982), avocat, écrivain et poète américain, fut également à la tête de la Bibliothèque du Congrès de 1939 à 1944. Amené à ce poste grâce à de forts soutiens politiques, il fut l’un des principaux modernisateurs de la LC. J’aime beaucoup cette citation de MacLeish : elle sonne comme un avertissement, une mise en garde à l’étudiant, au bibliothécaire novice. Tout le texte Of the Librarian’s Profession résonne comme une ode au métier de bibliothécaire.
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(3)
Most librarians tend to avoid taking sides or entering into conflicts, perhaps out of pride that what they do benefits others. At the same time, many librarians have difficulty in maintaining their highly touted neutrality when information is being requested by those who may be perceived as somehow unsuitable.
Gerald R. Shields, “The FBI Creates An Awareness of Librarian Ethics: An Opinionated Historical Review” in F.W. Lancaster (ed.), Ethics and the Librarian. University of Illinois, Graduate School of Library and Information Science, 1991 (p. 26).
Les “somehow unsuitable” ne sont rien d’autre que les agents du FBI dans le cadre du Library Awareness Program des années 1980. On inviterait même à plus de désobéissance civique…
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Far more open are the social activists who argue that libraries cannot be neutral in the battle between right and wrong. The difficulty is, of course, in the definition of right and wrong. Sometimes this discussion takes subtle turns.
Herbert S. White, “Teaching Professional Ethics to Students of Library and Information Science” in F.W. Lancaster (ed.), Ethics and the Librarian. University of Illinois, Graduate School of Library and Information Science, 1991 (p. 37-38).
Écho à la citation d’Archibald MacLeish. Mais les bibliothécaires ne sont-ils pas souvent eux-mêmes ces fameux “social activists“? Nous sommes généralement sensibles aux logiciels libres (et pas seulement dans le cadre professionnel). Beaucoup d’entre nous sont engagés dans le mouvement de l’Open Access (c’est même le cas dans mon institution). La menace de l’ACTA a largement été relayée par de nombreux bibliothécaires (par exemple sur Bibliobesssion et sur S.I.Lex), etc. Ces exemples d’activisme ne sont selon moi pas opposables à la neutralité (certains y verront toutefois peut-être une contradiction dans les termes). Tout est question de proportion. Si la neutralité est importante dans notre métier, nous ne devons pas la brandir systématiquement pour nous abriter, comme un écran de protection et nous enfermer dans un carcan d’asexué politique (philosophique…).







