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biblioth|ê|thique : éthique & bibliothèques

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Créationnisme et Dessin intelligent classés en science?

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Si un président d’université venait à demander officiellement à un directeur de bibliothèque que tous les documents avec les descripteurs Créationnisme et Dessin intelligent soient reclassés dans la section science, cette directive soulèverait-elle des problèmes d’ordre éthique ? C’est un peu le genre de question que Daniel CannCasciato s’est posée un jour lors d’une discussion avec un biologiste. Il découvrit bientôt que cette situation était loin d’être hypothétique puisqu’un cas semblable s’était passé en 1987 aux États-Unis : le directeur de la bibliothèque d’une université à fondement religieux (religious-based college) a un jour reçu un mémo de son président lui demandant de reclasser en section science des ouvrages créationnistes (1).

Shocking ! C’est sans doute ce à quoi a dû penser Daniel CannCasciato au début. Toutefois, en creusant un peu plus le sujet et en effectuant des recherches complémentaires, il a changé d’avis, considérant que dans certaines situations (précisément comme celle-ci), reclasser en science ce genre de documents est précisément conforme à l’éthique.Daniel CannCasciato présente, dans un article récemment paru dans le Cataloging & Classification Quarterly, les raisons qui l’ont amené à revoir sa position. Et l’un de ses arguments se base précisément sur un article du ALA Code of Ethics…

Les missions de ce genre d’établissement se basent souvent très nettement sur la Bible. Par ailleurs, leurs autorités sont très différentes de celles financées par des fonds publics. On s’en convainc aisément lorsque l’on retrouve dans les plans stratégiques de ces établissements des phrases comme par exemple :

The mission [...] is to teach men and women to live by biblical principles and to equip and empower them with character, skills, insight, and vision to lead the church and to impact society for Christ.

ou encore :

To this end all trustees and faculty members must be members of the undenominational fellowship of Christian churches and churches of Christ and must believe, without reservation, in the full and final inspiration of the Bible to the extent that to each of them it is the infallible Word of God [...]. The sixty-six books of the Old and New Testaments are fully inspired and without error and serve as God’s only written Word.

ou dans les programmes de cours, des descriptifs comme ici celui de la Bob Jones University :

Bachelor of Science Degree, Physics Major

The Physics major provides preparation for a career as a physicist [...]. While offering scientific andphilosophical refutation of the theory of evolution, our program teaches each course within a biblical creationist framework.

ou celui de celui de la Liberty University:

Center for Creation Studies

PURPOSE The purpose of the Center for Creation Studies is to promote the development of a consistentbiblical view of origins in our students. The Center seeks to equip students to defend their faith in the creation account in Genesis using science, reason, and the Scriptures.

[Les quatre citations ci-dessus sont extraites de l’article de Daniel CannCasciato.]

Or, le Code d’Ethique de l’ALA prévoit expressément dans son article VII que les bibliothécaires doivent pouvoir distinguer leurs convictions personnelles de leurs obligations professionnelles et qu’ils n’ont pas à interférer avec les objectifs de leurs institutions :

We distinguish between our personal convictions and professional duties and do not allow our personal beliefs to interfere with fair representation of the aims of our institutions or the provision of access to their information resources.

En conséquence de quoi, compte tenu du fait qu’il s’agissait ici justement d’un établissement de type religieux, la demande du directeur (qu’on l’aime ou non) n’entrait pas en contradiction avec le code d’éthique de l’ALA. Par contre, s’opposer à la requête parce qu’on la juge contraire à ses convictions philosophiques ou à l’état des connaissances scientifiques irait à l’encontre de l’article VII.

Conclusion : mieux vaut que vos convictions soient en adéquation avec les objectifs et missions de votre employeur… ou ne pas avoir d’article VII…

(1) Anderson, A. J. (1987): Memo from the President: Reclassify Creation Science Books. Library Journal, 112(19), 53-54.

Source :

CannCasciato, Daniel (2011): Ethical Considerations in Classification Practice: A Case Study Using Creationism and Intelligent Design, Cataloging & Classification Quarterly, 49(5), 408-427.

Résumé: This article re-visits a scenario from 1987: a university president required a library director to reclassify some materials into a science classification. The author looks at the prominence of the Code of Ethics of the American Library Association in the general library literature and in classification and cataloging practice literature. The issue of censorship is also discussed. The author then reviews classification for Creationism and Intelligent design and some decision making processes one could use when deciding on the professional ethics of such a request, concluding that in some cases the ethical action might indeed be to go ahead with the reclassification.

Mots-clefs: Code of Ethics of the American Library Association, decision making, professional conduct, professional ethics, classification

Rédigé par frenaville

12 septembre 2011 à 09:46

Cachez ce journal que je ne saurais voir

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L’arrondissement de Newham est l’un des arrondissements de Londres les plus variés sur le plan ethnique. On y parle environ 150 langues différentes et de très nombreux résidents n’ont l’anglais que comme langue seconde.

Depuis des années, les bibliothèques publiques y proposent des journaux dans plusieurs douzaines de langues! Apparemment, cette diversité ne plaisait pas à tous puisque les responsables ont récemment décidé de retirer des bibliothèques tous les journaux qui n’étaient pas en langue anglaise… Motifs? Le fait de ne pas maîtriser suffisamment bien l’anglais est un handicap dans la recherche d’un emploi et les journaux en langues étrangères ne favorisent pas l’intégration et la cohésion de la communauté. Le maire Robin Wales (Labour) considère même que retirer les journaux “encourageraient les gens à parler et à apprendre l’anglais”. Évidemment, le fait de supprimer autant de souscriptions pour des titres en urdu, hindi ou encore bengali permettra de réduire les dépenses, ce qui n’est peut-être pas mal vu à une époque où de nombreuses bibliothèques publiques britanniques se retrouvent menacées (subsides en baisse, mauvaise gestion, etc.). On peut au moins espérer que l’argent ainsi épargné pourra être réinvesti dans des projets visant à améliorer la maîtrise de l’anglais des allophones.

Autre pays, même volonté chez certains. À Steenokkerzeel, une commune du Brabant flamand, certains élus locaux se sont offusqués de voir la bibliothèque locale proposer des journaux en français.

Le conseiller indépendant Ronald Verslyppe y voit une forme de facilités déguisée (verdoken vorm van faciliteiten). Il ne comprend pas que des journaux belges francophones qui ont une ligne éditoriale anti-flamande (die anti-Vlaams gericht zijn) puissent être considérés comme éducatifs dans une commune flamande rurale comme Steenokkerzeel. L’élu Kurt Ryon (Klaver-N-VA) lui emboite le pas et précise qu’il préférerait que l’argent dépensé pour les journaux francophones soit plutôt consacré à des livres néerlandophones et francophones qui aient un intérêt éducatif pour les étudiants. Il ajoute que les lecteurs qui veulent vraiment lire un journal francophone peuvent le faire sur internet. Pour lui, il s’agit d’une dépense inutile (zinloze uitgave) et cela ne favorise pas l’intégration. Karel Goderis (Vlaams Belang) ajoute quant à lui qu’il ne voit aucun problème à ce que la bibliothèque propose des journaux internationaux (francophones) de qualité [sic].

L’échevin de la culture Erwin Verhaeren (CD&V) ne comprend pas cette agitation et considère que le choix des journaux proposés à la bibliothèque est de la responsabilité du bibliothécaire. L’échevin se bat contre la pensée unidimensionnelle. À ses yeux, le plurilinguisme reste un atout pour les Flamands, et non un désavantage ni une honte.

Réduction des dépenses (inutiles) et volonté d’intégration. Que ne ferait-on pas avec d’aussi nobles sentiments? Arguments passe-partout et éculés. Dans le cas anglais comme dans le cas flamand, la position des bibliothécaires n’est pas évidente. Si ceux-ci souhaitent coller au mieux aux besoins et attentes de leurs lecteurs, et si l’on part du principe que les journaux “étrangers” mis en cause avaient bien un lectorat justifiant leur acquisition par les bibliothèques, ils sont souvent mal armés pour faire face à des pressions politiques comme celles-là. La position de l’échevin CD&V est, elle, courageuse, une attitude trop peu mise à l’honneur du côté francophone… Après avoir mis de côté les journaux en langue étrangère, quelle est la prochaine étape?

Dans la série “moins de français, plus de néerlandais”, on n’oubliera pas qu’il y a presque dix ans, en 2002, la Région flamande a mis en application un nouveau décret relatif aux bibliothèques. Celui-ci n’était pas sans un impact particulier dans les communes à facilités: subsides contre quota linguistique à respecter (75% de livres néerlandophones contre 25% de livres dans d’autres langues, dont le français). Sur les six communes à facilités de la Région bruxelloise, seule la commune de Wemmel a accepté le deal, du moins officiellement, car dans la réalité, des livres francophones sont dissimulés dans les remises, invisibles au public, mais accessibles sur demande. L’objectif est bien de donner l’impression de respecter le quota officiel… Pour la commune flamande de Wemmel, avec 70% de francophones et 30% de néerlandophones, un quota linguistique inverse me laisse pour le moins dubitatif… À Linkebeek par contre, la commune a décidé de maintenir un équilibre 50% de livres francophone, 50% de livres néerlandophones:

Sources:

Un exemple du 13e siècle

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Toute bibliothèque n’est-elle pas un jour confrontée à devoir gérer des ouvrages contestés ? Tantôt en raison de la langue, du style (L’Attrape-cœur de J. D. Salinger, Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain…), tantôt en raison de son contenu quelque peu “hérétique” (De l’évolution des espèces de Charles Darwin, L’Atlas de la création de Harun Yahya). Encore que pour ce dernier exemple, on ne s’en plaindra nullement, l’argumentaire créationniste fallacieux allant jusqu’à donner la nausée…

Mais que faisons-nous dans les bibliothèques scientifiques des ouvrages contestés, de ces ouvrages qui sentent le souffre? En rayon comme les autres? En réserve? Uniquement accessibles si l’on montre patte blanche ou que l’on est une bonne connaissance du conservateur? Référencés dans le catalogue? Ou non? Au pilon à la première plainte? Personnellement, il m’a déjà été donné de voir tous ces cas de figure…

Un bel exemple du sort à réserver aux ouvrages contestés nous est donné par un auteur anonyme du 13e siècle :

En ce qui concerne les livres nigromantiques, sous réserve d’une meilleure option, il semble qu’ils doivent être conservés plutôt que détruits. En effet, le temps est peut-être déjà proche, où pour certaines raisons que je tais sur l’heure, il sera utile à tout le moins de les examiner, mais que ceux qui les examinent se gardent néanmoins d’en faire usage.

Anonyme, Speculum astronomicae (milieu du 13e siècle)

Cette citation est issue du joli petit livre de Nicolas Weill-Parot : “La Magie des grimoires : petite flânerie dans le secret des bibliothèques”. Transboréal, 2009 (collection “Petite philosophie du voyage”).

Cela ne vaut bien sûr pas l’initiative Libre de lire ni la Semaine de la liberté d’expression, mais c’est mieux que rien… Surtout pour cette époque!  Qui a osé dire que le Moyen Âge était une période d’obscurantisme?

Rédigé par frenaville

22 mars 2011 à 09:40

L’arbre de Noël des bibliothèques

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Un arbre de Noël à la portée de toutes les bibliothèques… Une idée pas plus idiote qu’une autre pour donner une seconde vie à des ouvrages mis au pilon et accueillir nos usagers d’une façon originale.

[Photo : Aalborg Universitetsbibliotek,  Danemark]

Rédigé par frenaville

24 décembre 2010 à 17:07

Publié dans accueil & service, collections & fonds

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Pas de coming out en bibliothèque svp

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En avril 2010, la bibliothèque publique Burlington County Library System à Westampton (New Jersey) a décidé de retirer de ses rayons tous les exemplaires dont elle disposait de l’anthologie allosexuelle Revolutionary Voices: A Multicultural Queer Youth Anthology (Alyson, 2000). Cette anthologie se compose d’histoires de jeunes ayant fait leur coming out, d’anecdotes, d’expériences vécues, souvent difficiles, parfois cocasses. En voici l’un des comptes rendus que l’on trouve sur Amazon :

This groundbreaking, multicultural collection of stories by the queer and young should be required reading for every jaded adult–teachers, parents, politicians–and anyone who fears for the future of our country. In fact, 22-year-old editor Amy Sonnie should run for Congress. Her introduction to this touching, funny, and sometimes sad anthology is smarter and more thoughtful than any political rhetoric this old queer has heard lately. While the work is wildly diverse [...], all of it speaks to the isolation and fear of being queer and young. A boy lies awake at night practicing to be more masculine. An intersexed gay boy comes out to his high school. A butch girl tells of years of daily bashing. Fear, though, is not the overriding emotional tone to this collection. The contributors exhibit a belief in themselves, a well-placed youthful confidence that speaks as loudly as the most poignant writing. Their determination to survive and thrive despite a homophobic society comes through loud and clear. It’s the perfect antidote to adult cynicism about youth. –Jack Connolly

Certains apprécieront ce type d’anthologie (notamment pour son côté témoignages et cas vécus), d’autres pas. Libre à chacun de s’intéresser ou non à cette œuvre? de la lire… ou pas. Il en est ainsi des lecteurs comme des bibliothécaires. Il en est ainsi de tous les livres. Cette anthologie a en tout cas été considérée par le Gay, Lesbian and Straight Education Network (GLSEN) comme “the first creative resource by and for queer and questioning youth of every color, class, religion, gender and ability” et a  été désigné en 2001 comme l’un des meilleurs ouvrages adultes à destination des élèves du secondaire par le School Library Journal.

D’une façon générale, un cas n’étant bien sûr pas l’autre, retirer des rayons ou changer de place un ouvrage parce qu’on en juge le contenu inapproprié n’est en soi pas anormal. Cela fait pleinement partie des responsabilités des bibliothécaires. Ce qui est ici surtout (!) tout à fait contestable, c’est la façon dont le retrait a été opéré à la Burlington County Library System (BCLS)!

En effet, plutôt que de suivre la procédure officielle en cas de contestation, la directrice a simplement agi suite à une plainte informelle de Beverly Marinelli, membre d’une locale d’un mouvement politique conservateur. Dans un e-mail du 25 mai à un collaborateur, Gail Sweet, directrice de la BCLS, donnait en deux mots seulement la raison justifiant le retrait de l’ouvrage Revolutionary Voices : “child pornography“. L’American Civil Liberties Union of New Jersey a pu obtenir copie des e-mails à ce sujet entre Gail Sweet et Beverly Marinelli. On voit clairement que la décision de mettre au pilon (“copies need to totally disappear (as in not a good idea to send copies to the book sale)“, e-mail de Gail Sweet du 3 mai) les exemplaires de l’anthologie fut prise pour le moins légèrement: discussion entre Sweet et Marinelli, puis entérinement en commission. Et hop, expédié! Or, retirer un ouvrage des rayons de la bibliothèque parce qu’on en juge le contenu… disons… non conforme aux bonnes mœurs est une opération non mineure et, à l’instar d’autres bibliothèques américaines et comme le recommande l’ALA, la BCLS dispose pourtant d’une procédure bien spécifique qui n’a visiblement pas du tout été suivie ici.

Dans une interview au Philadelphia Inquirer, Beverly Marinelli qualifiait l’anthologie de “pervasively vulgar, obscene, and inappropriate”. Cette personne fait partie d’une locale du Groupe 9.12, fondé en 2009 par le présentateur de Fox News Glenn Beck. Son “objectif est d’unifier les Américains en recréant le sentiment nationaliste qui était apparu après les attentats du 11 septembre 2001″. On peut se faire une idée rapide de la nature de ce mouvement en découvrant sur leur site leurs 9 principes et 12 valeurs (voir aussi les pages française et anglaise de Wikipédia). Leurs deux premiers principes ne sont  rien d’autre que “America Is Good” et “I believe in God and He is the Center of my Life“… Tout un programme! Le Groupe 9.12 est également à l’origine du retrait de la même anthologie de la Rancocas Valley Regional High School en mai dernier.

En retirant l’ouvrage contesté à la hussarde, Gail Sweet a donné un solide coup de canif dans le code de déontologie de la profession. Comme le souligne très justement Mary Minow sur le LibraryLaw Blog:

The take-home message for libraries, especially public institutions, is that book removal policies are immensely important. Libraries can protect themselves against exposure to lawsuits, if they adopt procedures for handling challenges http://www.ala.org/ala/issuesadvocacy/banned/challengeslibrarymaterials/copingwithchallenges/conductingchallenge/index.cfm and for “weeding,” — and then exercise care to follow those procedures carefully.

Sinon, à quoi cela sert-il, je vous le demande? Et dire que Beverly Marinelli dit avoir fait tout cela pour les enfants… Il y en a quand même qui ferait mieux de s’abstenir (sans mauvais jeu de mots…). Des quelques articles ci-dessous, je vous inviterais à lire en particulier le billet de Monica Kinney.

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Quelques sources :

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Voir aussi sur Vagabondages:
Représentations de l’homosexualité dans les bibliothèques municipales françaises (17 mai 2010)

Rédigé par frenaville

18 août 2010 à 09:48

Bibliothèques, réseaux sociaux et éthique

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De plus en plus de bibliothèques utilisent les réseaux sociaux afin de communiquer différemment avec leurs lecteurs. D’aucuns voient cela comme une volonté, si non une preuve, de modernité et de mise en valeur des bibliothèques (c’est tendance et cela fait mode), d’autres conçoivent cela comme un simple moyen (et moyen simple!) d’aller chercher le lecteur là où il est, concrétisation de l’adage contemporain (oui, je sais c’est contradictoire, mais j’aime bien cette  combinaison, également utilisée par d’autres) selon lequel si le lecteur ne vient plus à la bibliothèque, la bibliothèque ira à lui. Ces deux visions ne sont d’ailleurs pas antinomiques.

Dans ce cadre, les bibliothèques peuvent se retrouver assez facilement confrontées à divers dilemmes d’ordre éthique : parvenir à  respecter la liberté de parole d’un participant tout en demeurant dans la légalité et le respect des autres, protéger  la vie privée des utilisateurs lors des échanges, etc. Et si les bibliothèques faisant usage de réseaux sociaux sont, on peut le supposer, sensibles à ces aspects, il n’est pas spécialement évident pour les modérateurs et gestionnaires d’avoir les bon réflexes à tout instant, d’être en mesure de prendre les bonnes décisions au moment opportun.

C’est la raison pour laquelle lors de sa toute prochaine conférence annuelle (du 24 au 29 juin 2010), l’American Library Association proposera aux participants, via le Committee on Professional Ethics, une session sur le thème “Ethics in a Digital World : Using Policies to Guide Professional and Personal Presence in Social Networking Spaces” :

Attendees will be provided reasoning and assistance for developing social software guidelines that will protect library staff without hampering service. This will be the second in a series of programs planned by the Committee on Professional Ethics that will explore ethical issues surrounding the use of social networking in libraries and information agencies.

Les intervenants seront :

A noter aussi, cette autre session consacrée à l’éthique et aux relations entre bibliothèques et vendeurs : “Last Fair Deal Gone Down: Ethical Considerations in Library Vendor Relations” :

Vendor relations within libraries are critical and multifaceted, impacting everyone involved. Relationships can be institutional or individual in nature, involving purchases, sponsorships and grants. In the tightly woven library world, personal friendships exist and many colleagues have worked in both libraries and as vendors. What are the ethical considerations when negotiating contracts, sponsoring or attending events, accepting grants? How do personal ethics intersect/inform professional ethics? A panel of speakers will discuss these and other issues.

N’a pas l’air mal tout ça mais pfff… un peu loin quand même.

Tintin au Congo dans les bibliothèques publiques

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Il y a presque trois ans, Bienvenu Mbutu Mondondo, Congolais résidant en Belgique, intenta une action en justice contre la société Moulinsart en raison du caractère “raciste et xénophobe” de l’album Tintin au Congo. L’affaire fit alors grand bruit en Belgique. Elle se propagea en France et revint sur le devant de l’actualité belge fin 2009, avec quelques sursauts au printemps 2010.

Sur cette affaire, on a déjà beaucoup écrit et échangé sur des forums et blogs. On pourra notamment lire avec attention l’interview que Bienvenu Mbutu Mondondo accorda en août 2007 au journaliste Didier Pasamonik ainsi les différents articles qui traitent de cette affaire dans le dossier Hergé d’ActuaBD.com.

J’ai commencé à m’intéresser au sujet il y a trois mois. Pour me faire une idée plus fine de la problématique, j’ai accumulé la lecture de plusieurs dizaines d’articles de presse. Bien mal m’en a pris! Plus je lisais, moins je comprenais de quoi il était réellement question. Raccourcis dangereux, erreurs grossières et interprétations abusives ne manquaient pas. Sans parler du ton et du contenu de commentaires laissés sur des blogs ou des forums. Diable, à la lecture de certains, on jugerait que si nous étions quatre siècles en arrière Bienvenu Mbutu Mondondo aurait été brûlé comme hérétique… Et pour cause, comme l’écrivait D. Pasamonik, “cette atteinte au mythe de la Belgique conquérante, unitaire et principalement francophone est ressentie comme un camouflet cinglant” par beaucoup.

Un élément manquait systématiquement : quelle était la position de Bienvenu Mbutu Mondondo par rapport à la présence de l’album Tintin au Congo dans les bibliothèques publiques? (J’avais toujours en mémoire cette décision de la Brooklyn Public Library qui déplaça en 2007 l’album de Hergé de la zone publique à une réserve genre coffre-fort.) J’ai alors décidé de le contacter et de lui demander directement. L’homme a le verbe fougueux et un franc-parler haut en couleur.

On pourrait débattre des lustres de l’intérêt et de l’utilité de cette action en justice. Je dirais simplement qu’indépendamment de l’issue du procès, la démarche permettra sans doute de clarifier les choses, la polémique sur Tintin au Congo ressurgissant de toute façon à intervalle régulier.

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En juillet 2007, vous avez intenté une action en justice à l’encontre de la société Moulinsart. Votre action porte sur l’édition et la vente de l’album Tintin au Congo que vous jugez raciste et xénophobe. Pourriez-vous résumer l’historique de cette démarche et les raisons qui vous ont amené à poser cet acte ?

Bienvenu Mbutu Mondondo : Il se fait qu’en Angleterre, la Commission for Racial Equality (CRE) a déclaré le 12 juillet 2007, suite à la plainte d’un citoyen anglais de race blanche, que cette bande dessinée était inappropriée pour des enfants car elle contient des éléments qui peuvent choquer le jeune public (1). Cette personne avait été motivée dans sa démarche par le fait que ses enfants sont métis, nés d’un mariage avec une Anglaise d’origine ghanéenne.

J’ai appris la nouvelle avec beaucoup de surprise. Lorsque j’étais jeune, en RDC, j’avais lu cette BD mais pas avec le même regard qu’aujourd’hui. L’expérience de la vie au quotidien, les injustices pour accéder au marché de l’emploi, pour avoir un appartement, etc. m’ont fait prendre conscience de ce que c’est que le racisme. Le racisme est une réalité qu’il faut combattre. Et la meilleure façon de le combattre, c’est la sensibilisation des plus jeunes !

Dans un article du Vif/L’Express, j’ai aussi appris que la société Moulinsart acceptait la position de la CRE et des librairies anglaises. Ces dernières avaient décidé de déplacer la BD du rayon jeunesse vers le rayon adultes. En plus, il y avait apposition d’un bandeau d’avertissement dans le but d’attirer l’attention du lecteur, expliquant le contexte dans lequel le livre avait été rédigé.

Le 13 juillet 2007, j’ai téléphoné à la société Moulinsart pour savoir qu’elle était leur position par rapport aux lecteurs francophones, ils m’ont raccroché au nez en me disant que je n’étais pas concerné par cette bande dessinée et qu’il ne fallait plus que je rappelle pour de telles bêtises. Le lendemain, j’ai contacté le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme pour leur expliquer ma préoccupation et voir dans quelle mesure il pouvait m’accompagner afin de faire pression sur Moulinsart, et ce dans le but d’obtenir ici en Belgique une décision similaire à celle du Royaume-Uni. Ils m’ont à leur tour fait comprendre que cette forme de racisme n’était pas leur domaine de préoccupation. Ils traitent plus des discriminations liées à l’embauche et à l’accès au logement. La seule possibilité qu’il me restait fut donc de saisir la justice afin que celle-ci contraigne Moulinsart à apposer un bandeau d’avertissement et l’insertion d’un texte explicatif, comme avec la version anglaise.

Où l’affaire en est-elle désormais ?

BMM : Depuis 3 ans, rien n’a bougé ! J’ai alors décidé de passer à la vitesse supérieure et ai introduit une demande afin de pouvoir saisir le tribunal de référé de Bruxelles pour demander cette fois-ci l’interdiction complète de la vente et le retrait du commerce des albums de Tintin au Congo. Le tribunal statuera sur cette demande ce lundi 31 mai.

Par ailleurs, Casterman et Moulinsart se servent de moyens dilatoires et exigent que, en tant qu’étranger, je verse une caution de 15.000 EUR. Leur demande se base sur l’article 851 du Code judiciaire belge qui stipule que les demandeurs étranger sont tenus, si le défendeur belge le requiert, de fournir une caution visant à payer les frais et dommages-intérêts qui résultent d’un procès. L’article 851 génère donc une discrimination entre, d’une part, les Belges (et les étrangers ressortissants d’États avec lesquels la Belgique est liée par des conventions) et les autres étrangers, d’autre part.

Quelle est votre position par rapport à la présence des exemplaires de Tintin au Congo dans les bibliothèques publiques belges ? Demanderiez-vous aussi un retrait ou l’insertion d’un avertissement suffirait-elle ?

BMM : Pour les bibliothèques publiques, ma position est la même. Pour les exemplaires de Tintin au Congo déjà présents en bibliothèque, je souhaite l’adjonction d’un avertissement. Il ne faut plus que la version actuelle de cette bande dessinée soit accessible telle quelle. Les enfants ne savent pas ce que fut la colonisation, il faut les y sensibiliser. Munie d’un avertissement, cette BD pourrait aider à expliquer la colonisation aux jeunes générations. J’y vois une vertu pédagogique ! La version actuelle, sans avertissement additionnel, ne doit plus être accessible au grand public. Et cela pas seulement en Belgique, mais partout dans le monde. L’objectif de cette démarche n’est pas tant de priver les Belges et les Congolais d’une œuvre artistique, mais d’éviter la falsification de l’histoire entre Belges et Congolais. Et l’intérêt pour les jeunes Congolais de Belgique d’aujourd’hui est aussi de connaître leur histoire : leurs ancêtres ne sont pas les Romains ! Enfin, n’oublions pas non plus que ce livre est un véritable appel à la haine en 1930…

…Un « appel à la haine » ? Vous n’y allez pas un peu fort ?

BMM : Je ne pense pas. L’Abbé Norbert Wallez, qui dirigea le quotidien Le Vingtième Siècle dont le supplément pour la jeunesse Le Petit Vingtième publia les premières aventures de Tintin, n’avait pas seulement l’intention d’informer les gens de ce qui se passait dans la colonie, mais de les pousser à devenir de véritables colons. Or, nous savons tous que la colonisation est un crime contre l’humanité avec ces horribles crimes commis dans un seul but économique. Un autre objectif est le devoir de mémoire pour nous, les Congolais. Personne n’a le droit de nous dire, à nous Congolais,  comment nous devons considérer ce livre et la colonisation pour laquelle il a servi d’instrument de propagande. Hergé lui-même n’avait jamais eu envie de faire cette bande dessinée, on lui a imposé Tintin au Congo.  Au passage, je vous signale qu’après ce procès au civil, l’Église catholique viendra à son tour devant le tribunal correctionnel pour se justifier de cette incitation à la haine. On ne peut d’ailleurs pas comprendre que la Bible, le Livre Saint, prône l’égalité entre les enfants de Dieu (Noirs ou Blancs) et que l’Église prêche l’infériorité des Noirs par rapport aux Blancs. Ils doivent s’expliquer maintenant. Fini les blagues !

Le Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN) s’est associé à votre action en justice. Dans un récent débat sur France Inter entre Patrick Lozès, président du CRAN, et Didier Pasamonik, journaliste et éditeur du site d’information sur la bande dessinée ActuaBD.com, Patrick Lozès a donné son avis sur l’affaire. Il n’est pas aussi radical que vous, un avertissement lui paraît suffisant.

BMM : Le CRAN s’est en effet associé à mon action en justice sur le sol belge. J’avais été très surpris de constater que le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme ne pouvait pas m’aider dans cette affaire. Je veux y remédier et aider au développement d’une association représentant les minorités noires et luttant contre le racisme, comme le CRAN le fait en France.

Mais le CRAN et moi-même sommes sur la même longueur d’onde. Ce que je demande tout d’abord, c’est que Moulinsart accepte d’écouter, accepte la discussion et l’insertion d’un avertissement. C’est parce qu’ils ont refusé tout dialogue que j’ai par la suite demandé le retrait de la vente de Tintin au Congo. Le texte d’avertissement ne doit pas être très long, une page suffit amplement. Et ce n’est ni à moi ni à Moulinsart de le rédiger. Je plaide pour la mise en place d’une commission mixte, composée de chercheurs et professeurs d’université belges et congolais (nous n’en manquons pas !) qui écrirait ce texte recadrant l’album dans son contexte historique et culturel.

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(1) Ban ‘racist’ Tintin book, says CRE (Telegraph, 12 juillet 2007)

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Dans une interview donnée ce 26 mai 2010 sur le plateau de l’émission Sans Détours (Télé Bruxelles), Henri Mova Sarkinyi, ambassadeur de la République Démocratique du Congo auprès du Benelux et de l’Union Européenne, livre son sentiment sur Tintin au Congo et l’affaire. En gros, il ne dit pas autre chose que Bienvenu Mbutu Mondondo (mais en plus feutré).

Enfin, on trouvera dans le billet Héctor Germán Oesterheld’s and Carlos Roume’s Nahuel Barros’ Last Story – Coda du critique portugais Domingos Isabelinho d’autres exemples de propagande coloniale dans la bande dessinée.

Rédigé par frenaville

31 mai 2010 à 09:12

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