Un bibliothécaire poursuivi en justice pour diffamation par un éditeur

Septembre 2010. Dale Askey, bibliothécaire à la Kansas State University, publie sur son blog un billet où il livre son opinion sur l’éditeur académique Edwin Mellen (The curious case of Edwin Mellen Press, via Web.archive). En gros, il estimait que le faible niveau de qualité des publications de cet éditeur ne justifiait nullement leur coût élevé ! Un luxe, un gaspillage, vu la situation financière de nombreuses bibliothèques. Un billet sans compassion, sans pour autant être incendiaire, même si Dale Askey termine celui-ci en se disant que vu la façon dont Mellen Press veille à sa réputation contre les critiques, il ferait sans doute mieux d’enfiler sa combinaison ininflammable ("Given how closely Mellen guards its reputation against all critics, perhaps I should just put on my flameproof suit now"). Propos prophétiques ?

Juin 2012. Coup de théâtre. Edwin Mellen Press intente deux actions en justice. La première concerne Dale Askley et la McMaster University (son employeur actuel et son employeur pendant une période durant laquelle le billet était encore accessible sur le blog d’Askley [responsabilité par procuration]), lesquels se retrouvent poursuivis en justice pour diffamation et se voient réclamer la somme de 3,5 millions de dollars. La seconde action ne concerne que Dale Askley : plus de 1 million de dollars lui sont réclamés  par Herbert Richardson, le fondateur de Mellen Press.

Si McMaster University est restée muette les premiers temps, celle-ci a tout récemment publié un communiqué :

In its Statement on Academic Freedom, McMaster University affirms the right of the academic community to engage in full and unrestricted consideration of any opinion. Beyond this commitment to teach and learn unhindered by non-academic constraints, the University strongly supports the exercise of free speech as a critical social good.
For this reason, McMaster University has for more than eighteen months rejected all demands and considerable pressure from the Edwin Mellen Press to repudiate the professional opinions of university librarian Dale Askey, notwithstanding the fact that those opinions were published on his personal blog several months before he joined McMaster.
Because of our respect for individual freedom of speech, the University finds itself today a co-defendant with Mr. Askey in a legal action brought by the Edwin Mellen Press.
The University will continue to rigorously defend its commitment to academic freedom and freedom of speech as the case proceeds before the courts.

Rassurant ! Plusieurs universitaires et bibliothécaires se sont exprimés et soutiennent Dale Askley et la liberté d’expression dont il a légitimement fait usage. Une pétition demandant l’arrêt des poursuites contre Dale Askey et McMaster University a été lancée. Enfin, face à l’attaque de Mellen Press, quelques mots du commentaire de Leslie Green, professeur de philosophie du droit à Oxford, résument la situation et suffisent à appréhender le côté malsain et pervers de la démarche de l’éditeur : "Librarians are expert at making such judgments; that’s what universities pay them to do. [...] No one likes bad reviews; but Mellen’s approach is not to disprove the assessment, pledge to improve its quality, or reconsider its business-model."

Les montants réclamés par Mellen Press sont peut-être dans la norme de ce qui se fait de l’autre côté de l’Atlantique. Ce qui choque surtout, c’est l’intimidation dont fait preuve une maison d’édition, qui se veut academic publisher, vis-à-vis précisément d’un bibliothécaire qui faisait son job. Comme le souligne John Dupuis, "Academic librarians have academic freedom in their positions to protect us from just this sort of undue influence on the exercise of our judgement while doing our jobs". Mais que ce serait-il passé si ce bibliothécaire n’était pas un academic librarian? S’il n’avait pas eu une université, son université, à ses côtés ? Si pareille aventure devait nous arriver ici, à nous bibliothécaires français, belges, suisses…, serions-nous soutenus de la même façon par nos autorités et institutions ? Quid s’il s’agissait d’un bibliothécaire d’une (modeste) bibliothèque publique ?

Dans un billet du blog Academic Librarian, Wayne Bivens-Tatum pointe un cas similaire avec ce même (!) éditeur, il y a 20 ans. En 1993, Mellen Press avait attaqué en justice Lingua Franca, le magazine de la vie intellectuelle et littéraire du monde universitaire. Ce dernier avait publié un article (St. John, Warren. 1993. “Vanity’s Fare: How One Tiny Press Made $2.5 Million Selling Opuscules to Your University Library. Lingua Franca, September/October, p. 1ff.) dans lequel on pouvait lire que Mellen Press était une maison d’édition quasi à compte d’auteur, habillement déguisée en maison d’édition universitaire (“a quasi-vanity press cunningly disguised as an academic publishing house”). A l’époque, Mellen Press avait perdu son procès. En 2007, un ouvrage avait été publié sur cette affaire : The Edwin Mellen Press Versus Lingua Franca: A Case Study in the Law of Libel. L’éditeur ? Edwin Mellen Press lui-même ! ;-) On n’est jamais aussi bien servi que par soi-même…

Signalons simplement pour conclure que Mellen Press a récemment été classé 34e… sur 34 dans le sondage Which are the best book publishers in philosophy?… No comment.

[Merci à @mdelhaye de m’avoir "soufflé" l’idée de ce billet et de m’avoir remis le blog à l’étrier après plusieurs mois d’absence...]

Peer reviewing

About these ads

14 réflexions sur “Un bibliothécaire poursuivi en justice pour diffamation par un éditeur

  1. Pingback: Un bibliothécaire poursuivi en justice pour diffamation par un éditeur « Silvae veille

  2. Pingback: Droit Numérique | Pearltrees

  3. C’est quand même un peu général, comme jugement.

    Ou bien ça ne l’est peut-être pas assez, en ce qui concerne les autres publications universitaires, et les appréciations de complaisance, ou tout simplement fortement biaisées par des choix idéologiques (ex. de contre analyse:http://www.exergue.com/h/2012-12/tt/bourdieu-ecole.html).

    Le pb n’est pas la liberté d’expression, mais la qualité, effectivement. Mais c’est lié. La liberté, ça se prend (rarement). La qualité, c’est le résultat de cette absence de responsabilité et du conformisme.

    J'aime

  4. @Jacques Bolo : A quelle partie de mon billet (ou de celui de Dale Askley) faites-vous exactement référence par votre "quand même un peu général, comme jugement" ?

    J'aime

  5. Pingback: La veille de l’APSDS sur Diigo: 13 February 2013 « Association pour la promotion des services documentaires scolaires

  6. @Frenaville Je parlais bien sûr du fait de juger médiocre la totalité de la production d’un éditeur. On pourrait aussi le dire de la majorité de la production de tous les éditeurs, ou du contenu des revues scientifiques, etc.

    Le pb général est l’évaluation des connaissances, des formations, etc., et des réputations des auteurs canoniques (d’où la mention de ma critique de Bourdieu). Comme on discute de la qualité de ce qui se publie sur internet, je pense qu’on peut justement en profiter pour remettre tout à plat.

    J'aime

  7. Mais que ce serait-il passé si ce bibliothécaire n’était pas un academic librarian? S’il n’avait pas eu une université, son université, à ses côtés ? Si pareille aventure devait nous arriver ici, à nous bibliothécaires français, belges, suisses…, serions-nous soutenus de la même façon par nos autorités et institutions ?

    Et bien François, cela s’est passé il y a maintenant 18 ans et j’ai été la personne impliquée. Ce ne fut pas drôle du tout et j’ai été dans un premier temps lâchée,par à peu près tout le monde sauf par le Recteur Arthur Bodson à qui je me suis finalement adressée en désespoir de cause. C’est son intervention qui a fini par faire plier l’éditeur et je lui en serai éternellement reconnaissante. Des collègues américains m’ont aussi bien soutenue en la circonstance…

    J'aime

  8. Pingback: Publisher hits new low: Suing librarian for criticizing their books – Confessions of a Science Librarian

  9. On a appris en mars 2013 que cette maison d’édition a laissé tomber (au moins) l’une de ses deux plaintes, celle à l’encontre de l’université et de l’auteur du blog (sans doute suite à des protestations provenant de nombreuses associations et sociétés savantes, ainsi que la déclaration de l’université qu’elle continuerait à soutenir fermement la liberté d’expression) : http://www.infodocket.com/2013/03/04/edwin-mellen-press-drops-lawsuit-against-mcmaster-librarian-dale-askey/
    L’autre, à l’encontre du bibliothécaire, semble toujours en cours.

    J'aime

  10. @Miklos : Merci beaucoup pour ces compléments d’information tout à fait utiles.
    Si vous connaissez d’autres cas de bibliothécaires ayant (eu) des problèmes avec des éditeurs, je suis preneur !!

    J'aime

  11. Pingback: Quatre ans après : le point et la suite pour le blog biblioth|ê|thique « biblioth|ê|thique

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s